Superficies ensemencées au Canada : les prix des engrais influenceront-ils les décisions en matière d’ensemencement pour 2026?

Il ne reste que quelques semaines avant le début des semis, mais les décisions définitives en matière d’ensemencement sont empreintes d’une incertitude plus grande qu’à l’habitude. Pour plusieurs cultures canadiennes, on s’attend à des marges réduites en 2026, et la hausse des prix des engrais exerce une pression accrue au moment même où les plans sont en cours de finalisation. Dans nos perspectives de 2026 pour les cultures, nous avons souligné que le rythme des exportations de cultures et la gestion des coûts auraient un effet décisif sur la rentabilité. Depuis lors, le coût des engrais est devenu un facteur encore plus déterminant dans le contexte des tensions au Moyen-Orient.
Si de nombreux acres sont déjà affectés à la rotation des cultures ou à des contrats, certaines superficies variables offrent encore une marge de manœuvre. La rotation des cultures guide généralement les décisions en matière d’ensemencement et, la plupart des années, les agriculteurs et les agricultrices n’y apportent que des changements mineurs. Cette année, cependant, la situation risque d’être différente. En effet, la hausse des prix des engrais pourrait entraîner une modification des superficies au profit de cultures moins exigeantes en intrants, une réduction de l’utilisation des engrais, voire la mise en jachère de certaines terres marginales. Dans le billet qui suit, nous examinons où ces changements dans les superficies cultivées pourraient se produire.
Analyse des prévisions actuelles en matière d’ensemencement
Les premières prévisions en matière d’ensemencement donnent un aperçu utile de la manière dont les agriculteurs et les agricultrices se préparent à entreprendre la saison de croissance. L’Enquête sur les grandes cultures de 2026 de Statistique Canada laisse entrevoir une intention d’augmenter la superficie consacrée au canola, au maïs, à l’orge, au lin et au soya dans les fermes canadiennes, au détriment du blé, de l’avoine, des lentilles et des pois (tableau 1).
Tableau 1 : Intentions préliminaires d’ensemencement pour 2026, selon Statistique Canada
Culture | 2025 | 2026 | a/a |
|---|---|---|---|
Orge | 6 135 800 | 6 440 800 | 5,0 % |
Canola | 21 623 100 | 21 839 200 | 1,0 % |
Maïs-grain | 3 782 200 | 3 846 200 | 1,7 % |
Maïs d’ensilage | 1 043 600 | 957 500 | -8,3 % |
Lin | 620 200 | 753 200 | 21,4 % |
Lentilles | 4 379 600 | 4 137 600 | -5,5 % |
Avoine | 2 996 100 | 2 903 400 | -3,1 % |
Pois | 3 509 700 | 3 078 300 | -12,3 % |
Soya | 5 781 800 | 5 889 500 | 1,9 % |
Blé dur | 6 531 500 | 6 377 600 | -2,4 % |
Blé de printemps | 18 808 900 | 18 781 100 | -0,1 % |
Blé d’hiver | 1 691 600 | 1 578 800 | -6,7 % |
Principales grandes cultures | 75 212 500 | 75 004 400 |
Remarque : les semis de blé d’hiver ont été effectués à l’automne 2025.
Sources : Statistique Canada, Services économiques FAC
Il est important de noter que cette enquête a été réalisée avant le déclenchement de la guerre menée par les États‑Unis contre l’Iran. Depuis, les prix des engrais ont augmenté, ce qui pourrait influencer les décisions définitives en matière d’ensemencement. Pour évaluer l’impact potentiel, nous avons analysé la variation historique des superficies ensemencées au cours de la dernière décennie. Les variations d’une année à l’autre pour chaque culture ont été utilisées comme indicateur de la fourchette potentielle des « superficies variables » par rapport aux projections actuelles de Statistique Canada (tableau 2).
Tableau 2 : Variabilité des superficies et parcelles susceptibles d’être réaffectées
Culture | Estimation de Statistique Canada 2026 | Variabilité moyenne sur 10 ans (+/-) | Superficies variables (+/-) |
|---|---|---|---|
Blé de printemps | 18 781 100 | 7,4 % | 1 390 000 |
Canola | 21 839 200 | 3,4 % | 740 000 |
Orge | 6 440 800 | 10,5 % | 670 000 |
Soya | 5 889 500 | 10,6 % | 620 000 |
Blé dur | 6 377 600 | 8,2 % | 520 000 |
Lentilles | 4 137 600 | 11,9 % | 490 000 |
Avoine | 2 903 400 | 13,4 % | 380 000 |
Pois | 3 078 300 | 11,9 % | 360 000 |
Lin | 753 200 | 21,5 % | 160 000 |
Maïs-grain | 3 846 200 | 2,3 % | 86 000 |
Maïs d’ensilage | 957 500 | 7,7 % | 73 000 |
Principales grandes cultures | 75 004 400 | 7,3 % | 5 489 000 |
Une analyse statistique a été réalisée pour chaque culture afin d’évaluer la variabilité des superficies. Dans cette analyse, nous examinons les variations des superficies ensemencées sur une période de dix ans, et nous évaluons la fourchette potentielle des superficies variables par rapport aux projections actuelles de Statistique Canada.
Sources : Statistique Canada, Services économiques FAC
D’un point de vue historique, les variations des superficies consacrées aux principales grandes cultures sont limitées. Nous estimons qu’un maximum de 5,5 millions d’acres – soit 7,3 % de la superficie totale consacrée aux principales grandes cultures – pourraient encore faire l’objet d’un changement par rapport aux intentions préliminaires. Dans les conditions actuelles du marché, une partie de ces superficies pourrait être réaffectée à des cultures nécessitant moins d’intrants ou offrant des marges plus intéressantes; notamment, des cultures exigeantes en azote comme le maïs pourraient céder la place à des cultures comme le soya. Ci-dessous, nous examinons de plus près certaines cultures afin d’évaluer la réaffectation possible de ces superficies variables.
Le soya en remplacement du maïs
Statistique Canada prévoit que les superficies consacrées au soya et au maïs augmenteront toutes deux de près de 2 % par rapport à l’année dernière; toutefois, ces estimations ont été établies avant le début de la guerre. En conséquence, la superficie consacrée au maïs pourrait diminuer, les producteurs et les productrices se détournant des cultures plus coûteuses. Le soya nécessite moins d’engrais azoté, ce qui le rend plus compétitif dans le contexte actuel où les coûts des intrants sont élevés.
La superficie consacrée au soya pourrait encore augmenter, car le taux de variation historique dépasse 10 %. Cette évolution semble plausible compte tenu des prix actuels des engrais, en particulier dans l’Est du Canada, où les exploitations agricoles sont davantage exposées aux fluctuations brutales des prix des engrais au moment des semis en raison des achats anticipés moins importants en début de saison. Le rapport entre les prix à terme du soya et du maïs continue de favoriser le soya, ce qui renforce l’incitation à consacrer plus d’acres à cette culture cette année, en particulier au Manitoba et dans l’Est du Canada (figure 1).
Figure 1 : Le rapport entre les prix à terme du soya et du maïs favorise les semis de soya

Sources : Barchart et Services économiques FAC
La superficie consacrée au maïs au Canada a toujours été peu flexible, avec un potentiel de variation d’environ 2,3 % seulement, car une grande partie de la production de maïs est directement liée à une demande locale peu élastique pour l’alimentation du bétail. En conséquence, toute augmentation des superficies consacrées au soya risque fort de se faire au détriment du blé de printemps, en particulier au Manitoba, où les producteurs et les productrices disposent d’une plus grande marge de manœuvre pour convertir à la culture du soya des parcelles actuellement consacrées au maïs et au blé.
Le canola en remplacement du blé
Statistique Canada estime la superficie consacrée au canola en 2026 à 21,8 millions d’acres, soit environ 1 % de plus qu’en 2025. Les variations d’une année à l’autre de la superficie consacrée au canola ont toujours été modestes, de l’ordre de 2,3 % en moyenne, même si une variation ordinaire peut représenter plus de 700 000 acres.
Malgré les prévisions laissant entrevoir des stocks abondants en fin d’année, plusieurs facteurs continuent de favoriser les semis de canola. D’abord, la diminution des droits de douane chinois sur le canola a amélioré l’accès au marché et renforcé la confiance des producteurs et des productrices, tandis que l’augmentation de la capacité de trituration nationale devrait permettre d’absorber l’offre supplémentaire. Ensuite, les prix ont augmenté, et les rapports de prix actuels favorisent le canola au détriment du blé de printemps (figure 2).
À mesure que les décisions en matière d’ensemencement se concrétisent, la superficie consacrée au canola pourrait dépasser les 22 millions d’acres, avec une fourchette raisonnable comprise entre 22 et 22,5 millions d’acres. De plus, les agriculteurs et les agricultrices ont tendance à privilégier les dépenses en engrais pour le canola plutôt que pour le blé, ce qui favorise également l’accroissement des superficies consacrées au canola. Si les résultats de l’enquête menée par Statistique Canada laissent entendre que la superficie consacrée au blé de printemps restera essentiellement inchangée en 2026, le blé de printemps est exposé au risque baissier le plus important découlant de la réaffectation des superficies à d’autres cultures. Le canola présente un potentiel de hausse supplémentaire, car le conflit en Iran fait grimper les prix du pétrole, ce qui améliore la rentabilité des biocarburants et pourrait inciter à un accroissement des superficies consacrées au canola.
Figure 2 : Le rapport entre les prix à terme du canola et du blé de printemps favorise l’ensemencement de canola

Sources : Barchart et Services économiques FAC
Variations des superficies consacrées à d’autres cultures
Des variations sont aussi possibles pour d’autres cultures. Bien qu’aucune de ces cultures ne soit, à elle seule, une culture majeure, ensemble, les cultures concernées représentent plus de 2,5 millions d’acres de superficie variable dont la production pourrait encore influencer l’offre globale.
Les superficies consacrées aux lentilles et au blé dur sont sous pression en raison d’une offre abondante et d’une baisse des prix. Les lentilles sont aussi exposées à des risques liés à l’accès au marché, notamment la possibilité d’une hausse des droits d’importation imposés par l’Inde. Toutefois, ces deux cultures nécessitent moins d’engrais que de nombreuses autres, ce qui pourrait limiter la baisse des superficies ensemencées et maintenir les semis à des niveaux proches de ceux observés récemment. Dans certaines régions, le blé dur et les lentilles occupent une place centrale dans les rotations culturales, ce qui rend difficile toute modification importante des superficies.
La superficie consacrée aux pois est plus incertaine. En effet, l’abondance des stocks de fin d’année constitue un obstacle, mais il convient de continuer à les surveiller étant donné la suppression des droits de douane sur le marché chinois, des prix élevés de l’azote et de l’abondance des stocks de lentilles et de blé dur. Les pois font souvent partie des rotations culturales, non seulement en raison de leur rendement immédiat, mais aussi pour les avantages qu’ils apportent l’année suivante sur le plan de la rentabilité.
L’avoine et l’orge demeurent des facteurs d’incertitude majeurs. La superficie consacrée à l’avoine a diminué depuis le sommet atteint en 2022 (3,9 millions d’acres), mais l’histoire montre qu’elle peut encore réserver des surprises. En effet, au cours de la dernière décennie, la superficie consacrée à l’avoine a fluctué d’environ 440 000 acres, à la hausse ou à la baisse (soit 13 %), d’une année à l’autre. De plus, la culture de l’avoine est relativement peu coûteuse, ce qui pourrait favoriser son expansion, mais la faiblesse actuelle des prix constitue un obstacle. La superficie consacrée à l’orge affiche aussi une tendance à la baisse à long terme, mais les besoins moins élevés en engrais et l’accroissement du cheptel bovin pourraient favoriser une augmentation de cette superficie en 2026, notamment sur des terres marginales ou pour la production d’ensilage.
Si les superficies variables consacrées aux principales grandes cultures sont souvent au cœur des discussions, d’autres catégories de superficies — notamment les parcelles de foin et les terres non ensemencées — gagnent en importance à mesure que les incitations liées au marché et les pressions sur la rentabilité évoluent.
La reconstitution du cheptel bovin encouragera-t-elle la reconversion de certaines superficies en parcelles de foin?
Le cheptel bovin canadien commence enfin à croître de nouveau. Au 1er janvier 2026, le nombre de génisses de remplacement du troupeau de boucherie avait augmenté de 4,8 % par rapport à l’année dernière, ce qui indique que les éleveurs et éleveuses réalisent des investissements à long terme pour reconstituer leurs troupeaux. Cela confirme les prévisions d’une croissance soutenue du cheptel, et la superficie des terres consacrées à la culture du foin pourrait suivre la même tendance.
L’accroissement du cheptel bovin laisse entrevoir une augmentation potentielle des superficies consacrées à la culture du foin. La plupart des parcelles de foin transformées en terres cultivées au cours des dernières décennies étaient généralement des terres marginales. Compte tenu des prix élevés des bovins et de la volonté croissante des éleveurs et éleveuses de reconstituer leurs troupeaux, une partie de ces terres pourrait être réaffectée à la production de foin. Si la tendance à la reconstitution des troupeaux se poursuit, les corrélations observées dans le passé entre la taille des troupeaux et les superficies consacrées au foin indiquent que jusqu’à 650 000 acres pourraient être convertis en parcelles de foin, même si le recours accru à l’ensilage de maïs et d’orge pourrait limiter l’ampleur de cette reconversion (figure 3).
Figure 3 : L’accroissement du cheptel bovin laisse présager une reconversion potentielle de certaines superficies en parcelles de foin

Sources : Statistique Canada, Services économiques FAC
Les superficies non ensemencées vont-elles augmenter cette année?
La décision de ne pas ensemencer certaines parcelles dépend généralement de facteurs comme l’humidité du sol, les prix des cultures et les conditions météorologiques printanières. Compte tenu de la hausse des coûts des engrais et des marges agricoles qui s’annoncent plus serrées, les terres non ensemencées constituent un élément clé à surveiller cette année. Les superficies non ensemencées ont toujours beaucoup fluctué, dans des proportions pouvant atteindre 25 %, le plus souvent en raison de contraintes liées à l’excès d’humidité. À la lumière de cette fourchette historique, la superficie non ensemencée pourrait augmenter de près de 280 000 acres cette année pour atteindre 1,4 million d’acres, surtout si les producteurs et productrices décident de retirer des terres marginales de la production.
En conclusion
Les coûts des intrants constituent une préoccupation majeure dans un contexte de faiblesse des prix des cultures et de flambée des prix des engrais résultant de l’intervention militaire américaine en Iran. Dans l’ensemble, nous ne prévoyons pas de fluctuations importantes des superficies ensemencées, mais les exploitations agricoles disposent d’une assez grande marge de manœuvre pour s’adapter à une hausse des prix des engrais. Si davantage de terres sont consacrées au canola et au soya, c’est le blé qui devrait afficher les plus fortes baisses de superficie, mais d’autres cultures pourraient également faire l’objet de changements moins importants. Les superficies consacrées au foin et les terres non ensemencées peuvent aussi réserver des surprises. Il sera important d’observer l’évolution des marchés d’ici le début des semis, les changements dans les rapports de prix des cultures au cours du mois prochain, ainsi que l’influence de ces facteurs sur les décisions concernant les superficies restantes.
Leigh Anderson
Économiste principal
Leigh est économiste principal à FAC. Ses domaines d’intervention comprennent l’analyse des marchés de l’équipement agricole et des intrants de culture. Ayant grandi dans une exploitation mixte de bovins et de céréales en Saskatchewan, il assure également un suivi des secteurs canadiens des céréales, des oléagineux et du bétail et fournit des perspectives à cet égard.
Leigh est entré en fonction à FAC en 2015 au sein de l’équipe des Services économiques. Il œuvrait auparavant auprès de la Direction des politiques du ministère de l’Agriculture de la Saskatchewan. Il est titulaire d’une maîtrise en économie agricole de l’Université de la Saskatchewan.

