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Inquiétudes concernant la disponibilité des engrais vu l’agitation qui sévit au Moyen-Orient

9 mars 2026
7 min de lecture

Il y a maintenant un peu plus d’une semaine que les États-Unis et Israël ont lancé leurs premiers missiles sur l’Iran. Même si nous ne sommes pas en mesure de spéculer sur l’évolution de la situation géopolitique, nous pouvons nous exprimer sur les répercussions économiques actuelles et potentielles du conflit. La situation reste très incertaine et pourrait avoir des répercussions très vastes : les raffineries de pétrole et de gaz naturel liquéfié (GNL) sont fermées, le détroit d’Ormuz est paralysé, les rendements obligataires ont augmenté de concert avec les craintes inflationnistes et les taux de change sont en pleine fluctuation. Les sujets économiques à explorer ne manquent certainement pas. Dans ce blogue, toutefois, nous examinons les répercussions de la guerre sur la disponibilité et les prix des engrais au Canada à l’approche de la saison d’ensemencement 2026.

Comprendre l’importance du rôle que joue le Moyen-Orient sur les marchés mondiaux des engrais

L’azote est un élément nutritif d’importance vitale, l’un des trois macronutriments utilisés dans les cultures primaires. Il existe de nombreux types d’engrais azotés, chacun nécessitant des installations de production différentes et, surtout, l’accès à une source d’énergie, généralement le gaz naturel. L’urée, le nitrate d’ammonium et l’ammoniac anhydre sont les trois engrais azotés les plus couramment produits dans le monde.

Des perturbations dans les principales régions productrices peuvent bouleverser les échanges commerciaux et les prix à l’échelle mondiale. C’est ce qui s’est passé en 2022 avec la guerre menée par la Russie contre l’Ukraine : l’interruption de l’approvisionnement en gaz naturel russe bon marché vers les installations de production européennes ainsi que les sanctions visant les exportations russes ont étouffé l’offre et provoqué une flambée des prix. Collectivement, les pays du Moyen-Orient ont une incidence encore plus importante que la Russie sur la disponibilité mondiale des engrais azotés : selon une analyse reposant sur les nutriments, la région compte pour 12 % de la production mondiale et près de 25 % du commerce mondial (figure 1).

Figure 1. Le Moyen-Orient est le principal exportateur mondial d’engrais azotés

Graphique illustrant l’importance du Moyen-Orient dans la production et les exportations d’azote

Données de 2018 à 2022. En fonction des nutriments, et non des produits.

Source : FAOSTAT (base de données statistiques de l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture)

Il est peu probable que d’autres fournisseurs soient en mesure de combler ce vide. Dans l’Union européenne (UE), une part importante de la production mondiale d’ammoniac (un intrant essentiel à la fabrication de l’urée) a été perdue en 2022, et un pipeline traversant l’Ukraine est resté hors service depuis l’invasion. Avant les frappes en Iran, l’UE ne fonctionnait encore qu’à 75 % de sa capacité de production. La récente flambée des prix du gaz naturel pourrait pousser les producteurs européens à réduire encore davantage cette capacité. Par ailleurs, la Chine continue de restreindre ses exportations d’engrais pour répondre à ses propres besoins, les expéditions d’urée étant en grande partie suspendues jusqu’au mois d’août prochain. Avant les frappes, il semblait hautement improbable que Pékin fasse marche arrière sur ces politiques avant août; aujourd’hui, cela semble encore moins probable.

Sans surprise, les marchés ont réagi à cette menace pesant sur l’approvisionnement. Après avoir remonté lentement tout l’hiver, les contrats à terme américains sur l’urée ont grimpé à 130 $ la tonne (près de 30 %) dans les deux premiers jours qui ont suivi le début des bombardements (figure 2).

Figure 2. Les contrats à terme sur l’urée aux États-Unis bondissent en début de semaine

Graphique linéaire illustrant la hausse des contrats à terme sur l’urée

Contrat à terme d’avril sur l’urée « Urea FOB U.S. Gulf »

Source : Barchart, Services économiques FAC

Les entreprises productrices de l’Est du Canada plus vulnérables aux chocs d’offre

Même si le Canada est un exportateur net d’azote, certaines régions du pays dépendent encore des importations pour répondre à leurs besoins. De plus, selon la culture et la région, il existe différents moments de la saison où il faut davantage d’engrais. Il est évident que les semailles du printemps constituent une période de consommation de pointe. Toutefois, dans l’Est, le printemps correspond aussi au moment où l’épandage a généralement lieu pour le blé d’hiver. Le maïs en nécessite généralement davantage au début de l’été aussi. Après la récolte, les exploitations agricoles peuvent choisir d’épandre de l’engrais avant le gel hivernal, en guise de préparation pour la prochaine saison de culture.

Comme l’utilisation varie d’un mois à l’autre, les volumes d’importation du Canada font de même (figure 3). Le moment des importations est dicté par la demande saisonnière, la planification stratégique et la préparation de la prochaine saison de culture, ainsi que par les conditions météorologiques. Les expéditions d’engrais atteignent généralement leur sommet en avril et en mai, de sorte que les livraisons arrivent juste à temps pour les semis et l’épandage d’été.

Figure 3. Importations moyennes mensuelles d’engrais azotés au Canada

Graphique à barres illustrant la saisonnalité des importations canadiennes d’azote

Données de 2020 à 2025.

Sources : Base de données sur le commerce international de marchandises du Canada, Services économiques FAC

Un sondage réalisé par RealAgristudies [en anglais seulement] en 2022 a révélé qu’à la fin du mois de mars, 45 % des exploitations agricoles avaient déjà stocké leurs engrais nécessaires pour le printemps dans leurs installations. Cependant, on observait un écart régional important : plus de 50 % des exploitations agricoles des Prairies stockaient leur engrais sur place, mais seulement 17 % de celles du Québec et 10 % de celles de l’Ontario en faisaient autant. Dans les Maritimes, ce pourcentage était de 0 %. En effet, sur la côte Est, la situation sera très difficile, car le prix est souvent déterminé lorsque le personnel des exploitations agricoles récupère le produit en se rendant au champ – les achats anticipés à prix fixe sont rares. Les exploitations agricoles de l’Est du Canada ne disposent tout simplement pas des mêmes capacités de stockage, ce qui les rend plus vulnérables aux conditions du marché au printemps.

Cela dit, abstraction faite du manque d’espace de stockage dans les exploitations agricoles, les grossistes et les détaillants pourraient toutefois détenir certains stocks. Les dernières données de Statistique Canada sur les stocks d’engrais de décembre fournissent un aperçu de ces niveaux de stocks et, là encore, nous constatons des écarts entre les régions. Alors que les stocks d’urée atteignent leur niveau le plus élevé depuis dix ans dans l’Ouest, ils sont à leur plus bas niveau depuis 2017 dans l’Est (figure 4).

Figure 4. En décembre, les stocks d’urée étaient élevés dans l’Ouest et faibles dans l’Est par rapport aux années précédentes

Graphique à barres indiquant la quantité d’urée en stock au mois de décembre

Sources : Statistique Canada, Services économiques FAC

Cependant, cette abondance apparente est due entre autres au fait que beaucoup ont choisi de ne pas acheter d’engrais à l’avance ou d’en épandre à l’automne. Cela signifie que moins de produits ont été vendus, ce qui a laissé plus d’engrais dans les entrepôts de vente au détail et de vente en gros à l’approche de l’hiver. Cela laisse aussi présager une demande plus forte que la normale au moment de l’ensemencement, à un moment où l’offre mondiale est déjà serrée.

Toute perturbation des importations ou des expéditions pendant cette très courte période entraînerait des difficultés d’approvisionnement et une hausse des prix. Compte tenu des engorgements susmentionnés dans les expéditions, certains engrais risquent de ne pas arriver à temps pour les semis du printemps en Amérique du Nord : un navire qui serait normalement chargé aujourd’hui au Moyen-Orient pourrait ne pas arriver à destination avant mai. Dans certains cas, cela pourrait se traduire par une modification du calendrier d’épandage ou une réduction de l’utilisation.

Répercussions sur les prix et la rentabilité

Les prix canadiens traduisent les tendances du marché à terme américain. Pour compliquer encore davantage la situation des exploitations agricoles, le Canada applique toujours des tarifs douaniers sur les importations d’engrais russes. Ces tarifs ajoutent environ 100 $ la tonne aux coûts des exploitations agricoles au Canada par rapport à ceux de leurs homologues des États-Unis.

Toutes les cultures ne nécessitent pas la même quantité d’engrais. Les légumineuses, par exemple, fixent l’azote, alors elles n’en ont pas besoin. Cependant, d’autres cultures nécessitent davantage d’engrais. Au chapitre des coûts (pour tous les engrais, pas seulement l’azote), et avant cette récente fluctuation des prix, nous estimions que les engrais représenteraient 20 % à 25 % du coût total d’une production végétale en 2026 (figure 5).

Figure 5. Coût des engrais en pourcentage du coût total, par province et par culture, avant la guerre

Graphique à barres montrant le coût des engrais en pourcentage du coût total

Sources : Gouvernements de la Saskatchewan et de l’Ontario, Statistique Canada et Services économiques FAC

Contrairement à 2022, année où la hausse du coûts des intrants était compensée par la vigueur des prix des produits de base, 2026 s’annonce bien différente. Nous estimons qu’une augmentation de 40 % du coût de l’azote réduirait de moitié les marges moyennes en Saskatchewan (de 50 $ à 25 $ l’acre) pour une rotation moyenne blé-canola. Cela ferait aussi passer les marges moyennes en Ontario de 365 $ à 345 $ l’acre pour une rotation moyenne maïs-soya. Il convient de noter que ces estimations de marges sont des moyennes provinciales qui excluent le coût des terres, beaucoup plus élevé en Ontario qu’en Saskatchewan.

En conclusion

Les estimations de marges susmentionnées ne tiennent compte que du choc sur le prix de l’azote. En d’autres termes, ils ne tiennent pas compte de la compression potentielle des marges en cas d’autres hausses du prix des engrais, d’une réduction potentielle des rendements (résultant d’une utilisation moindre d’engrais) ou d’une augmentation des prix du carburant. Un conflit prolongé pourrait perturber la production régionale d’engrais, surtout si l’approvisionnement en gaz naturel (essentiel à la production d’engrais azotés) en provenance du détroit d’Ormuz demeure limité. À moins que la guerre se règle rapidement, il faut s’attendre à ce que l’offre mondiale d’engrais continue de se resserrer, ce qui exercera une pression accrue sur la production et les prix des aliments sur la planète.

La communication est cruciale dans les périodes de turbulences. Les producteurs et productrices pourraient communiquer avec leurs détaillants d’intrants de culture afin de confirmer qu’ils disposeront du nombre de tonnes d’engrais nécessaires ce printemps et de collaborer à un éventuel plan de rechange, ce qui peut inclure des ajustements dans le choix de cultures, les doses d’engrais et les rendements cibles. Des discussions préliminaires avec les fournisseurs de crédit peuvent également s’avérer nécessaires à l’approche de la période d’ensemencement.

Leigh Anderson, économiste principal
Justin Shepherd, économiste principal
Graeme Crosbie, économiste principal

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