Comment la flambée des prix des produits de base affectera-t-elle le Canada?

Comme s’il n’y avait pas déjà suffisamment d’incertitudes à surmonter, l’économie mondiale doit désormais composer avec une nouvelle guerre au Moyen-Orient. Si elle se maintient, la hausse des prix des produits de base qui en résulte est largement positive pour le Canada, même s’il existe des effets négatifs qu’il ne faut pas négliger. Dans cette nouvelle édition de la Mise à jour sur l’économie et les marchés financiers, nous nous pencherons plus en détail sur cette question et tenterons d’expliquer les répercussions de la situation sur les taux d’intérêt et le dollar canadien.
Économie sous-performante
Les chiffres du PIB pour 2025 sont connus, et les dégâts causés par la guerre commerciale menée par les États-Unis sont évidents. L’économie canadienne n’a progressé que de 1,7 % l’année dernière, soit le pire rendement depuis la récession causée par la pandémie de 2020, les volumes d’exportation ayant chuté annuellement pour la première fois en cinq ans. Cela signifie également que le Canada a affiché un rendement inférieur à celui des États-Unis pour la troisième année consécutive. En effet, l’écart de croissance entre les deux pays s’est élevé à environ un demi-point de pourcentage l’année dernière (figure 1).
Figure 1 : L’an dernier, le Canada a une fois de plus été moins performant que les États-Unis

Sources : Statistique Canada, U.S. Bureau of Economic Analysis, Services économiques FAC
La demande intérieure s’est maintenue mieux que le commerce l’an dernier, puisque les dépenses gouvernementales et de consommation ont compensé la faiblesse du logement et de l’investissement des entreprises, ces deux secteurs ayant été durement touchés par la faible confiance des entreprises. On a cependant vu une évolution positive dans l’augmentation des dépenses de consommation malgré la pire situation du marché du travail depuis la récession de 2020 (et la faible croissance des revenus réels disponibles qui en a résulté). Toutefois, cela n’a été possible que parce que les consommateurs ont utilisé leur épargne pour préserver leur mode de vie, comme le montre la diminution du taux d’épargne des ménages, ce qui laisse maintenant peu de marge de manœuvre aux Canadiens et Canadiennes en cas de choc futur.
Comme la guerre commerciale menée par les États-Unis ne semble pas près de s’arrêter (encadré 1 à la fin de ce rapport), il faut s’attendre à ce que le commerce et les investissements des entreprises pèsent à nouveau sur l’économie canadienne en 2026. La principale différence par rapport à l’année dernière est que l’effet compensateur des dépenses publiques et des dépenses de consommation pourrait ne pas être aussi important cette fois-ci. Si le gouvernement fédéral a présenté ses plans pour des projets publics ambitieux, les dépenses correspondantes devraient, selon toute vraisemblance, survenir après 2026. Ce qui importe davantage cette année, c’est le plan d’assainissement des finances publiques d’Ottawa (ce qui suppose une plus grande prudence en matière de dépenses publiques), tandis que les consommatrices et consommateurs risquent de faire face à des vents contraires de plus en plus forts, comme le ralentissement du marché du travail qui accompagne le ralentissement de la croissance économique, la décélération de la croissance démographique et l’alourdissement du fardeau de la dette.
La hausse des prix des produits de base est positive pour le Canada, mais il faut se méfier des effets secondaires
Toutefois, tout n’est pas sombre pour l’économie. L’un des développements récents qui offrent des débouchés pour le Canada est la hausse des prix des produits de base découlant de la nouvelle guerre menée par les États-Unis au Moyen-Orient. Les risques accrus pour la sécurité dans le détroit d’Ormuz restreignent maintenant l’approvisionnement en pétrole et en gaz provenant de cette région riche en ressources énergétiques, ce qui fait grimper les prix des produits de base à des sommets jamais vus depuis plusieurs années (figure 2).
Figure 2 : Les prix des produits de base ont grimpé à leur plus haut niveau depuis 2022 en raison d’une nouvelle guerre au Moyen-Orient

Sources : Banque du Canada, Services économiques FAC
Compte tenu de sa forte corrélation historique avec les prix des produits de base, le PIB nominal (qui est important pour les recettes publiques) devrait également augmenter (figure 3). Le PIB devrait bénéficier de l’amélioration des « termes de l’échange » (c’est-à-dire le rapport entre les prix à l’exportation et les prix à l’importation) et éventuellement de l’augmentation des investissements et de la production dans le secteur de l’énergie.
Si la hausse des prix des produits de base est maintenue, le gouvernement fédéral, mais aussi les gouvernements provinciaux (en particulier ceux des provinces riches en ressources comme l’Alberta, la Saskatchewan et Terre-Neuve-et-Labrador) verront leurs revenus augmenter, ce qui entraînera des déficits budgétaires plus faibles que prévu. Rien ne garantit que les gouvernements fédéral et provinciaux augmenteront leurs dépenses en conséquence, mais il est certainement possible que les dépenses stimulent la croissance du PIB si la hausse des prix des produits de base est maintenue.
Cela dit, la hausse des prix des produits de base pose aussi des défis pour l’économie. Nous avons récemment expliqué comment la flambée du prix des engrais, dans le contexte de la crise au Moyen-Orient, pèse sur le secteur agricole canadien. La flambée des prix des produits de base peut aussi faire grimper l’inflation (p. ex., la hausse des prix de l’essence et d’autres carburants), contribuant à affaiblir davantage le pouvoir d’achat des consommatrices et consommateurs déjà vulnérables.
Figure 3 : Le PIB nominal, l’IPC et le dollar canadien étaient en corrélation positive avec les prix des produits de base

- Corrélation entre la croissance d’une année à l’autre de l’indice des prix des produits de base de la Banque du Canada et la croissance d’une année à l’autre du PIB, du dollar canadien et de l’indice des prix à la consommation, calculée à partir des données trimestrielles pour la période de 1981 à 2025.
Sources : Statistique Canada, Banque du Canada, Services économiques FAC
Comment la Banque du Canada réagit-elle à la flambée des prix des produits de base?
Un autre moyen par lequel la flambée des prix des produits de base pourrait freiner l’économie serait de garder la politique monétaire plus restrictive qu’elle ne l’aurait été autrement. Comme mentionné précédemment, cette flambée a tendance à accroître l’inflation globale, ce qui est important pour la Banque du Canada.
La banque centrale ne peut pas faire grand-chose pour remédier aux chocs d’offre, mais elle peut certainement influencer la demande. Ce qui inquiète la Banque du Canada encore plus que l’inflation, ce sont les attentes en matière d’inflation à long terme. Ces attentes sont demeurées bien ancrées au cours des dernières décennies, ce qui a contribué à maintenir l’inflation largement sous contrôle. Toutefois, si la flambée des prix des produits de base se maintient assez longtemps pour obliger les entreprises à hausser leurs prix (surtout compte tenu de la croissance chroniquement faible de la productivité au Canada) et inciter les travailleurs et travailleuses à exiger une compensation pour l’érosion de leur niveau de vie, cela pourrait déclencher une spirale salaires-prix. C’est pourquoi la Banque du Canada surveillera de près ses sondages trimestriels auprès des consommatrices et consommateurs et des entreprises pour déceler des indices concernant les attentes en matière d’inflation à long terme. Si ces prévisions augmentent de manière importante, la Banque du Canada pourrait devoir hausser les taux d’intérêt de façon préventive pour empêcher l’inflation fondamentale de s’emballer.
En raison de la flambée des prix des produits de base, nous avons revu à la hausse nos prévisions d’inflation globale pour 2026. Cependant, nous continuons à nous en tenir à notre prévision d’un ralentissement de la croissance du PIB à environ 1 % en 2026, soit un taux inférieur à la croissance potentielle estimée du PIB, ce qui signifie que l’inflation fondamentale devrait rester maîtrisée même si le taux d’inflation global connaît des périodes de volatilité. Par conséquent, à moins d’un désancrage des anticipations d’inflation, la Banque du Canada devrait marquer une pause dans l’évolution de ses taux d’intérêt au cours des prochains mois.
Cela ne veut pas dire que les taux d’intérêt à long terme resteront également stables. Comme nous l’avons expliqué dans un numéro précédent de La Mise à jour sur l’économie et les marchés financiers, les obligations canadiennes sont fortement corrélées aux obligations américaines. Les incertitudes entourant l’inflation aux États-Unis incitent généralement les investisseurs obligataires à exiger une « prime de terme » plus élevée afin de compenser les risques accrus (figure 4), ce qui fait grimper les rendements des bons du Trésor américain (et, par conséquent, les obligations canadiennes). La flambée récente des prix des produits de base peut sans doute renforcer ces incertitudes et, par conséquent, maintenir les rendements des obligations à long terme élevés plus longtemps. Si tel est le cas, il faut s’attendre à ce que les dépenses liées au logement et les dépenses de consommation au Canada soient quelque peu freinées.
Figure 4 : Une inflation élevée aux États-Unis tend à faire augmenter la prime de terme et, par conséquent, les rendements des obligations à long terme

Sources : Banque fédérale de réserve de New York, Services économiques FAC
Jusqu’où le dollar canadien peut-il s’envoler?
La flambée des prix des produits de base pourrait également freiner l’économie par le taux de change. Historiquement, le dollar canadien s’est apprécié parallèlement à la hausse des prix des produits de base (voir de nouveau la figure 3), réduisant ainsi la compétitivité de nos entreprises exportatrices. Le huard s’est en effet apprécié par rapport au dollar américain depuis le début de la guerre à la fin du mois de février.
Il convient toutefois de souligner que la réactivité du dollar canadien aux prix des produits de base a diminué depuis 2022, ce qui coïncide avec un creusement de l’écart de rendement du Canada par rapport aux États-Unis : rappelons que le taux directeur de la Banque du Canada demeure bien inférieur à celui de la Réserve fédérale américaine, ce qui favorise les flux de capitaux vers les États-Unis. Au cours des quatre dernières années, le huard est resté en dessous des niveaux prévus compte tenu des fluctuations du prix du pétrole Western Canada Select (figure 5).
Compte tenu de la faible réactivité mentionnée ci-dessus et de notre conviction que le désavantage en matière de rendement ne disparaîtra pas de sitôt, nous prévoyons que le dollar canadien se situera entre 72 et 74 cents américains pendant la majeure partie de 2026, même si la volatilité des marchés des changes pourrait temporairement faire sortir le huard de cette fourchette.
Figure 5 : La réactivité du dollar canadien aux prix du pétrole a diminué au cours des quatre dernières années

Sources : Statistique Canada, Services économiques FAC
En conclusion
Si elle se maintient, la hausse des prix des produits de base aura des répercussions mitigées pour le Canada. Un point positif est que les recettes publiques bénéficieraient d’un coup de pouce grâce à l’augmentation du PIB nominal qui en résulterait, et les investissements des entreprises pourraient potentiellement rebondir dans le secteur des ressources naturelles. Cependant, l’inflation pourrait également faire un retour importun et ainsi maintenir les taux d’intérêt plus élevés qu’ils ne le seraient autrement, ce qui freinerait les dépenses de logement et de consommation et, par conséquent, le PIB réel.
Résumé des prévisions concernant les principales variables économiques

Sources : Bloomberg, Services économiques FAC
Encadré 1 - Les tarifs imposés en vertu de l’IEEPA remplacés par les tarifs imposés selon l’article 122 : Qu’est-ce que cela signifie pour le Canada?
Le 20 février, la Cour suprême des États-Unis a jugé illégaux les droits de douane « réciproques » décrétés par la Maison-Blanche aux termes de la loi sur les pouvoirs économiques en cas d’urgence internationale (International Emergency Economic Powers Act). L’administration Trump les a remplacés par un droit de douane de 10 % imposé à l’ensemble de ses partenaires commerciaux (et a menacé d’augmenter ce taux à 15 %) en invoquant l’article 122 de la loi sur le commerce (Trade Act of 1974), qui lui permet d’instaurer une telle mesure pendant 150 jours, à l’issue desquels l’approbation du Congrès sera nécessaire pour une prolongation.
Quelles seront les répercussions pour le Canada? La réponse n’est pas simple.
Penchons-nous d’abord sur la partie facile. La majorité des exportations canadiennes entrent en franchise de droits aux États-Unis grâce à l’ACEUM et ne seront pas immédiatement touchées par les changements. Il n’y a aucune incidence non plus sur les industries qui subissent les droits de douane imposés en vertu de l’article 232 de la loi sur l’expansion du commerce (Trade Expansion Act of 1962), soit les tarifs sectoriels sur l’aluminium, l’acier, le cuivre et le bois d’œuvre, car l’arrêt de la Cour suprême des États-Unis ne visait pas cette catégorie de tarifs. Seules les quelques entreprises exportatrices qui ne se conforment pas à l’ACEUM verront une différence marquée, c’est-à-dire une chute de leur taux tarifaire de 35 % à 10 %. Donc, à première vue, les changements apportés à la politique commerciale des États-Unis semblent globalement positifs pour le Canada.
Cependant, il faut souligner que les autres pays qui exportent vers les États-Unis, et qui font concurrence au Canada, verront également leur taux tarifaire ramené à 10 %. La plupart de ces pays, à l’exception du Mexique, n’ont pas conclu d’accord commercial semblable à l’ACEUM avec les États-Unis. Ainsi, la majorité de leurs exportations (contrairement à la faible part des exportations du Canada et du Mexique), qui étaient auparavant frappées d’un droit de douane de 35 % à l’entrée des États-Unis, porteront maintenant un tarif de seulement 10 %. Autrement dit, ces changements favorisent les concurrents du Canada et du Mexique, relativement parlant.
Autre tuile pour le Canada et le Mexique : les droits de douane imposés en vertu de l’article 122 pourraient ne pas être prorogés par le Congrès à l’expiration du délai de 150 jours (ce qui mènerait vers le 24 juillet). Si tel est le cas, et si la Maison-Blanche n’arrive pas à trouver une autre loi obscure pour remplacer de nouveau les tarifs imposés en vertu de l’article 122, les exportations du monde entier entreront aux États-Unis moyennant un faible taux tarifaire, ce qui réduira l’avantage procuré par l’ACEUM. C’est pourquoi le Budget Lab de l’Université Yale [en anglais seulement] s’attend à ce que l’impact sur le PIB du Canada et celui du Mexique soit encore plus brutal si les droits de douane imposés en vertu de l’article 122 expirent en juillet (figure 6). En clair, la guerre commerciale menée par les États-Unis, si dévastatrice soit-elle pour le Canada, peut l’être encore plus si elle ne s’étend pas à nos concurrents.
Figure 6 : Variation à long terme du PIB réel (en points de pourcentage) attribuable aux droits de douane imposés en vertu de l’article 122

Source : Budget Lab de l’Université Yale

Krishen Rangasamy
Directeur, Services économiques et économiste principal
Krishen est directeur, Services économiques et économiste principal à FAC. Grâce à ses perspectives et à son leadership, il contribue à orienter la recherche sur des sujets liés à la macroéconomie et à l’agriculture, recherche que FAC et ses clients externes utilisent pour étayer leurs stratégies et surveiller le risque.
Avant son arrivée à FAC en 2023, Krishen a été spécialiste de la macroéconomie pendant plus de 15 ans sur Bay Street, notamment au sein de deux grandes banques canadiennes, où il a conseillé des négociateurs en bourse et a aidé à diriger des travaux de recherche et de prévision économiques. De plus, il donnait régulièrement ses commentaires judicieux à propos des marchés financiers sur d’importantes chaînes de télévision spécialisées dans les affaires, de même que dans la presse écrite. Avant d’œuvrer dans les services bancaires d’investissement, Krishen a travaillé comme analyste du secteur énergétique dans l’Ouest canadien. Il a obtenu sa maîtrise ès arts en économie à l’Université Simon-Fraser.