Que se passe-t-il pour le Canada si l’ACEUM n’est pas renouvelé?

L’Accord Canada–États-Unis–Mexique (ACEUM) est en cours de révision et son avenir est incertain. Les incertitudes liées à cet accord, combinées aux tarifs douaniers déjà imposés par les États-Unis, ont déjà nui à l’économie canadienne, comme en témoignent les investissements retardés et la faiblesse des embauches des entreprises. Dans cette Mise à jour sur l’économie et les marchés financiers, nous examinons différents scénarios concernant l’ACEUM et leurs conséquences possibles pour l’économie, y compris sur le taux directeur de la Banque du Canada.
Les tarifs douaniers américains frappent durement l’économie canadienne
Statistique Canada estime qu’environ 16 % du PIB du Canada et 12 % des emplois dépendent de la production de biens exportés vers les États-Unis. Les négociateurs chargés du renouvellement de l’ACEUM sont donc très conscients de ce qui est en jeu dans le cadre de ces pourparlers commerciaux.
En réalité, on a déjà un aperçu de ce que serait la situation sans les protections de l’ACEUM. Les exportateurs d’automobiles et de pièces, d’acier, de cuivre et d’aluminium peinent encore à s’adapter aux tarifs sectoriels imposés il y a un peu plus d’un an par la Maison-Blanche en vertu de l’article 232 de la loi américaine de 1962 sur l’expansion commerciale (U.S. Trade Expansion Act of 1962). À cela s’ajoute la confusion entourant le respect de l’ACEUM, ce qui a entraîné une baisse des exportations de biens non énergétiques et de l’investissement global des entreprises. Ces difficultés ont contribué à une contraction du PIB réel du Canada durant trois des quatre trimestres suivant l’imposition des droits de douane (figure 1), tandis que l’emploi a également stagné.
Il est encore trop tôt pour dire si l’Institut C.D. Howe, qui fait autorité en matière de cycles économiques au Canada, qualifiera cette période difficile actuelle de « récession » [en anglais seulement] lorsqu’il rendra son verdict. Mais au-delà des termes, il y a peu de débat sur le fait qu’il s’agit d’un ralentissement important.
Figure 1 : L’économie a nettement ralenti depuis l’imposition des tarifs douaniers américains

Sources : Statistique Canada, Services économiques FAC
Bien que la croissance ait probablement rebondi au deuxième trimestre (d’après l’augmentation du PIB enregistrée en avril par Statistique Canada), il n’est pas certain que cette reprise puisse se maintenir au cours de la seconde moitié de 2026. Par exemple, les consommateurs, freinés par un marché du travail faible et par la baisse des revenus disponibles réels qui en découle, ont continué de puiser dans leur épargne pour maintenir leur mode de vie. Le taux d’épargne est ainsi retombé au premier trimestre à 3,5 %, soit son niveau le plus bas en deux ans. Cette situation n’est pas soutenable, surtout si les perspectives d’emploi ne s’améliorent pas. La stagnation de l’investissement global devrait également se poursuivre, compte tenu des incertitudes commerciales qui sont persistantes et de la confiance des entreprises qui demeure faible (figure 2). Les perspectives économiques sont encore plus incertaines en raison des négociations en cours sur le renouvellement de l’ACEUM.
Figure 2 : L’optimisme est relativement faible selon l’Enquête canadienne sur la situation des entreprises

Sources : Statistique Canada, Services économiques FAC
L’ACEUM en suspens
En effet, l’Accord Canada–États Unis–Mexique (ACEUM), entré en vigueur le 1er juillet 2020, comporte une clause de caducité de 16 ans, ce qui signifie que l’accord expirera en 2036 à moins que les trois pays n’acceptent de le prolonger à la suite d’un examen conjoint tous les six ans. Nous sommes maintenant rendus à cette échéance de six ans, ce qui explique pourquoi les marchés, ainsi que les entreprises et les ménages en Amérique du Nord, retiennent leur souffle.
Une prolongation de l’accord pour 16 années supplémentaires (jusqu’en 2042), accompagnée de la suppression des tarifs douaniers, serait idéale d’un point de vue économique, car cela apporterait de la clarté aux entreprises et aux gouvernements, facilitant la planification et les investissements. Cependant, compte tenu de l’orientation apparemment nationaliste de l’administration américaine actuelle, nous estimons qu’il est peu probable que ce scénario se concrétise.
Un autre scénario également peu probable, selon nous, serait la résiliation complète de l’accord par au moins un des trois pays (vraisemblablement les États-Unis), avec un préavis de six mois. Étant donné l’intégration des chaînes d’approvisionnement en Amérique du Nord, ce scénario entraînerait des perturbations économiques sans précédent, que les responsables politiques américains voudront probablement éviter avant les élections de mi-mandat de novembre.
Nous sommes d’avis que le scénario le plus probable se situe entre ces deux extrêmes. Par exemple, les États-Unis pourraient refuser de prolonger l’accord tel quel, sans modifications, ce qui entraînerait des examens annuels obligatoires, tout en maintenant certains tarifs, comme ceux imposés en vertu de l’article 232 mentionné ci-dessus. Cela se traduirait par le maintien en vigueur de l’ACEUM selon sa durée initiale de 16 ans (jusqu’en 2036), avec des tarifs douaniers imposés à certains secteurs, et par la nécessité pour les trois partenaires commerciaux de se rencontrer chaque année pour régler leurs différends.
Tableau 1 : Quelles options s’offrent aux négociateurs commerciaux?
Scénario | Probabilité | Résultat |
|---|---|---|
L’ACEUM est renouvelé, les droits de douane sont éliminés | Faible | Stimulation du PIB |
L’ACEUM est résilié | Faible | Ralentissement économique |
Scénario « intermédiaire » (p. ex., droits de douane + examens annuels de l’ACEUM) | Élevée | Incertitudes persistantes, entraînant une croissance lente du PIB |
Source: Services économiques FAC
Bien qu’il soit préférable à une résiliation pure et simple de l’ACEUM, ce scénario « intermédiaire » comporte encore de nombreux défis pour le Canada, non seulement en raison du poids persistant des tarifs douaniers américains sur certains secteurs, mais surtout parce que les examens annuels créeraient de l’incertitude pour les entreprises et pourraient freiner les investissements à long terme. En effet, sans garantie que les tarifs américains ne se détérioreront pas à l’avenir, les exportateurs qui visent le vaste marché américain pourraient hésiter à construire de nouvelles installations de production au Canada.
Des tarifs appelés à rester, et coûteux pour l’économie canadienne
En termes simples, les différends liés à l’ACEUM ne seront pas entièrement réglés d’ici juillet. Cela signifie que les tarifs continueront de peser sur l’économie canadienne pendant le reste de l’année et au-delà.
Il est toujours difficile de quantifier ces impacts économiques dans un contexte aussi incertain. Mais cela ne nous empêche pas de faire des simulations pour obtenir des indications. Nous avons formulé certaines hypothèses et, grâce au modèle du Global Trade Analysis Project [en anglais seulement], nous avons pu produire des estimations.
Encore une fois, il s’agit de simulations et non de prévisions. En supposant que les tarifs américains atteignent en moyenne 10 % pour le Canada et le Mexique, et 20 % pour le reste du monde, le PIB du Canada serait inférieur d’environ 2 % au cours de la prochaine année par rapport à un scénario sans tarifs douaniers. Pour mettre cela en perspective, les pertes pourraient atteindre plus de 60 milliards de dollars sur 12 mois, ce qui représenterait un choc important pour une économie déjà fragilisée.
Les efforts du gouvernement fédéral pour diversifier les échanges commerciaux hors des États-Unis et augmenter les investissements publics mettront du temps à produire des effets et ne compenseront pas entièrement ce choc. Autrement dit, sans évolution favorable de l’ACEUM, la croissance du PIB devrait rester faible non seulement cette année, mais aussi en 2027.
Les résultats des négociations de l’ACEUM pourraient influencer les taux d’intérêt
La Banque du Canada est consciente qu’elle ne peut pas influencer ces dynamiques commerciales ni les changements structurels qui en découlent pour l’économie. Mais elle peut utiliser la politique monétaire pour atténuer les cycles économiques, tout en visant une inflation stable. La banque centrale a récemment laissé entendre comment elle pourrait réagir à un résultat défavorable concernant l’ACEUM : « Si les États-Unis imposent d’autres restrictions commerciales importantes au Canada, nous pourrions devoir baisser davantage le taux directeur pour soutenir la croissance économique ».
Cependant, en l’absence d’une intensification des restrictions commerciales américaines, la probabilité d’une baisse du taux directeur cette année semble assez faible. En fait, le marché des swaps intègre une certaine probabilité d’une hausse des taux d’intérêt par la Banque du Canada plus tard cette année.
Cela s’explique par le choc énergétique lié au conflit impliquant les États-Unis au Moyen-Orient, ainsi que par la hausse des prix de l’essence et du mazout qui en découle. Le taux d’inflation globale a en effet augmenté d’un point de pourcentage depuis son creux de février pour atteindre, en avril, un sommet de deux ans, soit 2,8 %. La banque centrale a également indiqué qu’elle pourrait resserrer sa politique monétaire pour contenir les pressions inflationnistes, ce qui a sans doute influencé les attentes des marchés.
Le ralentissement économique limite les pressions inflationnistes sous-jacentes
Nous restons toutefois sceptiques quant à la nécessité d’augmenter le taux directeur cette année. L’offre excédentaire qui s’est installée après plusieurs trimestres de faible croissance devrait contribuer à maintenir l’inflation canadienne sous contrôle. Il est vrai que l’inflation annuelle continuera d’augmenter dans les prochains mois en raison du choc énergétique, mais nous prévoyons qu’elle se stabilisera et restera inférieure à 4 % pendant la seconde moitié de l’année, avant de diminuer en 2027 (voir le Résumé des prévisions des principales variables économiques à la fin de ce rapport).
La Banque du Canada est bien consciente que l’inflation globale peut être temporairement faussée par les prix de l’énergie, c’est pourquoi elle a aussi tendance à s’appuyer sur des mesures de l’inflation « sous-jacente », qui excluent les éléments volatils. Ces mesures donnent un portrait plus précis des pressions inflationnistes de fond dans l’économie.
Or, ces pressions sous-jacentes restent bien maîtrisées. En avril, les principales mesures de l’inflation sous-jacente ont atteint leur plus bas niveau en cinq ans (figure 3). Cela ne s’explique pas uniquement par des comparaisons d’une année à l’autre : les tendances récentes sont également très faibles. Par exemple, le taux annualisé sur trois mois de l’indice des prix à la consommation (hors alimentation et énergie) n’était que de 0,3 % en avril, son niveau le plus bas depuis près de six ans. Ces faibles chiffres de l’inflation sous-jacente ne devraient surprendre personne, compte tenu de la situation d’offre excédentaire au Canada, comme mentionné ci-dessus.
Figure 3 : Les taux d’inflation sous-jacente sont à leur plus bas niveau en cinq ans

Sources : Statistique Canada, Services économiques FAC
En termes simples, l’important ralentissement économique donne un peu de temps à la Banque du Canada, ce qu’elle appréciera alors qu’elle évalue les répercussions du choc énergétique et des négociations en cours sur l’ACEUM. Ainsi, si les anticipations d’inflation restent stables, nous nous attendons à ce que la banque centrale maintienne une pause, c’est-à-dire qu’elle conserve son taux directeur à 2,25 % pendant le reste de l’année.
Cela signifie que l’écart de rendement défavorable avec les États-Unis — le taux directeur de la Banque du Canada étant actuellement d’environ 150 points de base inférieur à celui de la Réserve fédérale — restera important et encouragera les flux de capitaux vers les États-Unis, ce qui exercera une pression à la baisse sur le dollar canadien. Ainsi, le huard devrait continuer de s’échanger entre 0,72 et 0,74 dollar américain pour le reste de l’année, même si des épisodes de volatilité pourraient temporairement le faire sortir de cette fourchette.
Les rendements obligataires canadiens pourraient légèrement diminuer à mesure que les marchés réduisent leurs attentes de hausses du taux directeur, mais ils devraient rester élevés en raison des préoccupations persistantes sur le marché des bons du Trésor (qui influence les rendements obligataires canadiens) concernant l’inflation et les finances publiques des États-Unis. Ces rendements élevés à long terme continueront d’exercer une pression sur les emprunteurs, en particulier les centaines de milliers de ménages canadiens qui renouvelleront leurs prêts hypothécaires à taux fixe cette année et l’an prochain.
En conclusion
L’économie canadienne a été fortement affectée par les droits de douane américains depuis leur imposition en avril de l’an dernier. Comme les négociations en cours sur l’ACEUM ne devraient pas mener à une suppression complète des tarifs douaniers, les difficultés économiques devraient se prolonger jusqu’à la fin de 2026 et en 2027. La croissance du PIB qui en résulte, faible et inférieure à son potentiel, devrait maintenir l’économie en situation d’offre excédentaire et atténuer la poussée inflationniste actuelle liée à l’énergie. Cela pourrait donner à la Banque du Canada suffisamment de marge de manœuvre pour rester patiente et prolonger sa pause, au lieu d’augmenter son taux directeur comme les marchés semblent actuellement l’anticiper.
Résumé des prévisions des principales variables économiques

Sources : Bloomberg, Services économiques FAC

Krishen Rangasamy
Directeur, Services économiques et économiste principal
Krishen est directeur, Services économiques et économiste principal à FAC. Grâce à ses perspectives et à son leadership, il contribue à orienter la recherche sur des sujets liés à la macroéconomie et à l’agriculture, recherche que FAC et ses clients externes utilisent pour étayer leurs stratégies et surveiller le risque.
Avant son arrivée à FAC en 2023, Krishen a été spécialiste de la macroéconomie pendant plus de 15 ans sur Bay Street, notamment au sein de deux grandes banques canadiennes, où il a conseillé des négociateurs en bourse et a aidé à diriger des travaux de recherche et de prévision économiques. De plus, il donnait régulièrement ses commentaires judicieux à propos des marchés financiers sur d’importantes chaînes de télévision spécialisées dans les affaires, de même que dans la presse écrite. Avant d’œuvrer dans les services bancaires d’investissement, Krishen a travaillé comme analyste du secteur énergétique dans l’Ouest canadien. Il a obtenu sa maîtrise ès arts en économie à l’Université Simon-Fraser.
