Étude de cas : Le pâturage en rotation, une solution à des enjeux d’entreprise

Confrontés aux faibles marges de profit de leur exploitation bovine, les frères Arron et Shane Nerbas ont cherché des solutions viables et se sont tournés vers un système de production reposant sur la rotation des pâturages. Aujourd’hui, la biodiversité qui règne dans leurs pâturages est presque physiquement perceptible. Cette biodiversité est une source de grande fierté pour les frères, non seulement en raison de sa valeur sur le plan écologique, mais aussi sur le plan des affaires.
L’exploitation
La famille Nerbas se spécialise dans le secteur bovin : l’entreprise familiale, Nerbas Bros Inc., possède 500 paires vaches-veaux de race Angus près de Russell, au Manitoba. Elle vend aussi des taureaux reproducteurs et des génisses, et gère un petit commerce de vente directement aux consommateurs de viande au détail dans la ville voisine. C’est une erreur de croire que, pour être rentable, il faut parfois faire passer l’environnement au second plan. Il n’en est pas forcément ainsi.
La grande biodiversité des pâturages qui résulte de son système de production intensif fondé sur la rotation des pâturages est une composante essentielle de son modèle d’affaires. En effet, le pâturage en rotation a fait bondir la rentabilité de l’entreprise, entraînant des économies de coûts et une amélioration de la santé des animaux, tout en augmentant la valeur de la marque de sa viande bovine et de son matériel génétique.
Cela dit, l’entreprise d’aujourd’hui n’a plus grand-chose à voir avec celle d’il y a vingt ans. Si cette transformation n’a pas toujours été facile, les frères affirment que le passage du pâturage traditionnel en libre parcours à un système intensif de rotation a été l’une des meilleures décisions qu’ils aient jamais prises.
La nécessité du changement
La faiblesse persistante des marges, les coûts de main-d’œuvre élevés et la vulnérabilité aux chocs externes consécutifs à la crise de l’encéphalopathie spongiforme bovine (ESB) ont plongé la famille Nerbas dans une véritable impasse financière. Le mode d’élevage fondé sur le pâturage continu tout au long de la saison n’étant plus rentable, il a fallu trouver une nouvelle approche.
« En 2005, nous avons suivi une formation sur la gestion holistique, explique Arron, et ce cours a été le catalyseur du changement pour nous. La crise de l’ESB venait de secouer le secteur. Dans toutes les exploitations bovines, on se demandait quelle direction prendre. Personne n’était dans une bonne passe. Nous avons commencé à analyser nos activités et conclu que les profits étaient tout simplement insuffisants. Nous travaillions bien trop fort pour un rendement dérisoire.
C’est ce qui nous a incités à suivre ce cours : Comment rendre notre entreprise rentable? Et comment trouver un équilibre pour ne pas être esclaves de la ferme? »
Une nouvelle approche du pâturage
Même si cette transition s’est effectuée progressivement, le pâturage en rotation est devenu un levier stratégique délibéré pour l’entreprise. Cette technique a permis à l’exploitation d’augmenter sa productivité fourragère, de réduire sa dépendance à l’égard des aliments achetés et d’améliorer la viabilité à long terme de son troupeau sur ses terres existantes. Après réflexion, Arron estime que plus de 100 enclos distincts ont été aménagés entre 2010 et 2015.
« Les infrastructures et le temps sont toujours les principaux défis. Il faut ériger des clôtures et mettre en place des systèmes d’approvisionnement en eau et des canalisations. Nous avons aussi clôturé toutes les zones riveraines et, en règle générale, nous n’en autorisons pas l’accès, sauf pour une petite séance de pâturage rapide à l’occasion. Et, bien entendu, il faut être déterminés », explique Arron, évoquant les obstacles rencontrés au cours du processus de transition.
L’augmentation de la production fourragère a été l’un des premiers signes indiquant que les efforts des frères Nerbas portaient leurs fruits. L’accroissement de la biomasse a permis davantage de jours de pâturage et une capacité de charge plus élevée.
« La deuxième chose que nous avons remarquée, c’est la santé des sols et les avantages liés à l’écosystème, notamment une biodiversité et une faune plus riches, explique Arron. Une partie des avantages reste invisible; il s’agit du coup de pouce donné à la vie sous terre qui nourrit le sol. Si ce qui se trouve sous la surface s’avère en bonne santé, ce qui pousse à la surface l’est aussi. L’un est le miroir de l’autre. Les systèmes naturels s’épanouissent. »
La rotation du pâturage en pratique
Les frères Nerbas ont adopté ce qu’Arron appelle un programme de pâturage adaptatif fondé sur la règle des 5 %, selon laquelle, à tout moment, seulement 5 % de leur superficie totale est consacrée au pâturage. Les 95 % restants sont laissés au repos afin de se régénérer, pendant une période allant de 45 jours à une année complète. Les frères veillent à ce que le troupeau se déplace sans cesse et procède stratégiquement au pâturage de balles pendant une période de 110 à 120 jours à partir du début décembre. Il y a en moyenne 240 jours de pâturage par année. Dans l’ensemble, le programme de pâturage adaptatif se fie à la croissance de l’herbe, et non au calendrier, pour déterminer la capacité de charge et la productivité à long terme des pâturages.
« Nous exploitons simplement les deux principales ressources gratuites – le soleil et la pluie – et nous en tirons parti au maximum, explique Arron. Dans un système de rotation comme le nôtre, la durée minimale qu’il faut viser est de 45 jours. Nous aimons aussi bousculer nos habitudes de pâturage en les changeant constamment, ce qui est excellent pour la biodiversité et le maintien de la diversité des espèces. »
Répercussions sur la gestion et les coûts
En gros, nous réalisons des économies grâce à une exposition moins importante à la volatilité des coûts d’alimentation et d’hivernage. Par ailleurs, chaque exploitation fait face à des coûts différents en fonction du prix des terres, de la disponibilité de la main-d’œuvre, des infrastructures et d’autres facteurs, de sorte qu’il est difficile d’évaluer avec précision les économies qu’un système de rotation permettra de réaliser. Par rapport aux moyennes des jours de pâturage fournies par le Canadian Cow-Calf Cost of Production Network, Arron estime que leur système permet d’économiser 157,50 $ par tête, soit 78 750 $ par année pour son troupeau.
« Cela ne tient pas compte des autres effets bénéfiques de notre gestion sur le sol, l’écosystème des graminées et autres, qui sont nombreux et bien réels. Il faut aussi prendre en considération la réduction des immobilisations nécessaires, notamment les coûteuses terres qu’il faut posséder en plus grande quantité lorsque la production de biomasse fourragère par acre est nettement inférieure », ajoute-t-il.
Pâturage en rotation : ce que disent les chiffres
Un rapport publié en 2025 par le Canadian Cow-Calf Cost of Production Network (en anglais seulement) souligne que le pâturage en rotation permet de prolonger la saison de pâturage, de réduire le nombre de jours d’alimentation d’hiver et de mieux utiliser les ressources fourragères disponibles à la ferme. Pour les élevages, cette approche peut se traduire par une baisse des coûts d’alimentation, une meilleure productivité des pâturages et, dans certains cas, un surplus de foin à vendre. Voici les principales constatations :
Les exploitations font état d’une hausse de 5 % à 60 % du taux de stockage grâce à la rotation des pâturages.
Ce sont celles qui présentent des coûts d’alimentation par tête et par jour plus élevés, en particulier celles qui dépendent des aliments achetés, qui ont réalisé les économies les plus importantes en changeant de système.
Avec leur surplus de fourrage, des exploitations ont vendu du foin et touché des revenus supplémentaires pendant l’année de référence, tandis que d’autres ont constitué des réserves.
Les systèmes d’approvisionnement en eau conjugués au pâturage en rotation peuvent augmenter le poids des veaux de 0,45 kg (0,09 livre) par jour et réduire le nombre de jours d’alimentation d’hiver.
Le cumul des avantages liés au financement, aux économies réalisées sur les aliments pour animaux et à l’augmentation du poids des veaux a rendu le modèle de pâturage en rotation rentable pour la plupart des exploitations agricoles.
Résultats concrets
La stratégie de pâturage diversifiée qu’appliquent les frères Nerbas dans le cadre de leur système de rotation contribue aussi à disperser les nutriments du fumier, ce qui stimule encore davantage la repousse. Leurs pâturages produisent maintenant environ deux fois et demie plus de biomasse qu’avec leur ancienne méthode de pâturage traditionnelle, ce qui réduit la pression exercée sur les sols tout en maintenant une qualité de fourrage élevée.
La santé du troupeau a aussi pris du mieux.
« Qu’y a-t-il dans un enclos? Tous les agents pathogènes et le fumier qui s’y trouvent restent sur place. Le bétail qui passe son temps à l’extérieur et se déplace de pâturage en pâturage, même en été, laisse son fumier derrière lui. Les mouches et les bousiers suivent les vaches, mais ils ne sont pas forcément toujours à leurs côtés lorsqu’elles avancent, explique Arron. Nous n’avons pas besoin de traiter le troupeau en hiver. Les animaux sont parfaitement heureux et en bonne santé, profitant du pâturage de balles. Cela change carrément la donne du point de vue de la gestion. »
Il ajoute que la kératoconjonctivite infectieuse bovine chez les veaux est l’un des facteurs qui nécessitent une gestion active du système, car ce problème survient souvent lorsque la biomasse des pâturages atteint une hauteur suffisante pour toucher la tête des veaux. Un traitement proactif permet toutefois de bien maîtriser le problème.
Rétroaction du secteur
Les gains constatés par les frères Nerbas en matière de production, de gestion et d’environnement ne constituent pas un cas isolé. Selon Bart Lardner, professeur spécialisé dans la gestion des bovins et du fourrage au département des sciences animales et avicoles du collège de l’agriculture et des bioressources de l’Université de la Saskatchewan (en anglais seulement), on observe la même chose dans l’ensemble des systèmes de pâturage en rotation bien établis de l’Ouest canadien.
Bien qu’il existe différentes méthodes de pâturage en rotation pouvant se pratiquer à diverses échelles, M. Lardner affirme que la dispersion du fumier et de l’urine à plus grande échelle permet de réduire les coûts d’intrants liés à l’apport de nutriments essentiels, notamment l’azote et le phosphore. Le dépôt de matières organiques, le piétinement par les sabots et la perturbation de la surface du sol peuvent également contribuer à la séquestration du carbone et au maintien de sols en bonne santé. En effet, selon M. Lardner, la présence et le déplacement contrôlé des animaux peuvent remédier efficacement aux problèmes de structure déficiente, aux zones salines et à d’autres difficultés associées à la dégradation des sols.
En laissant aux plantes fourragères le temps de se régénérer et de retrouver leur vigueur, on fait aussi des économies sur l’établissement des végétaux et la main-d’œuvre, tout en préservant les rendements de la biomasse.
« Pour avoir un pâturage permanent, généralement un mélange de graminées et de légumineuses, il faut composer avec des coûts d’établissement, explique M. Lardner. Le problème que j’ai constaté, c’est que certaines exploitations établissent une culture fourragère pérenne, mais ne la traitent pas comme une culture commerciale. Ils ne font pas d’analyses de sol, et les végétaux se détériorent au fil du temps. Au bout de quatre ou cinq ans, la biomasse diminue. C’est alors que des plantes plus résistantes au pâturage, comme des mauvaises herbes et des espèces envahissantes, prennent le dessus et abaissent la productivité ainsi que la qualité des pâturages.
J’ai vu de nombreuses exploitations mettre en place avec succès divers systèmes de rotation qui permettent d’éviter que cela se produise. Il est aussi possible de le faire en hiver, simplement pour fixer les nutriments afin qu’ils soient disponibles au printemps et pour la récolte suivante. Cela permet de réaliser des économies de diesel et de réduire le nombre de démarrages du tracteur au cours de l’hiver. Tout ce qu’il faut, c’est une clôture mobile.
Le pâturage traditionnel est continu, donc ne nécessite aucune gestion. Si on envoie les animaux dans un champ sans adopter un système quelconque, ils broutent de manière sélective les espèces de leur choix, ce qui contribue à la dégradation des pâturages. Grâce à quelques outils simples, comme une clôture électrique mobile, des systèmes d’approvisionnement en eau et autres, on peut gérer cet enjeu sans problème. Le pâturage reste une perturbation, mais une perturbation positive si l’on s’y prend correctement. »
Leçons d’affaires à retenir
Il n’y a pas deux exploitations d’élevage identiques, et les importants changements apportés à un système de production comportent chacun leurs risques. Le pâturage en rotation constitue une option viable sur le plan financier, sous réserve des capacités de gestion et du contexte. En effet, il faut tenir compte, par exemple, des coûts liés au clôturage et aux infrastructures d’abreuvement, de même que de la taille du troupeau et de la superficie des terres.
« L’alimentation est la composante la plus coûteuse de la production. Nous avons décidé de faire paître nos animaux le plus longtemps possible tout au long de la saison, explique Arron. Ce n’est possible que si l’on s’en donne les moyens. Si la superficie n’est suffisante que pour 100 vaches et qu’on leur donne une alimentation d’hiver pendant six mois, pour les mettre au pâturage les six autres mois, on se retrouve en quelque sorte coincé dans ce mode de fonctionnement, à moins de faire un changement. Il faut agrandir la superficie de pâturage ou réduire le troupeau. Dans tous les cas, l’équilibre du système doit être repensé. »
C’est une pratique à laquelle il faut s’habituer petit à petit, dit-il.
« Il s’agit de trouver un équilibre entre la superficie des terres, le nombre d’animaux et les objectifs en matière de pâturage. Si votre troupeau compte 100 têtes et que vous divisez un quart de section en quatre zones, cela entraînera un surpâturage par rotation, mais vous en tirerez tout de même certains avantages. »
Arron croit aussi qu’il existe plusieurs raisons d’affaires justifiant la transition vers des systèmes de rotation.
Lorsque le prix du bœuf est élevé, par exemple, les économies réalisées grâce au pâturage en rotation permettent aux élevages de toutes tailles de réinvestir dans leur exploitation. Les innovations et les améliorations technologiques comme les drones facilitent la localisation des animaux, tandis que les clôtures virtuelles, les abreuvoirs temporaires et d’autres outils offrent des solutions de gestion moins exigeantes en main-d’œuvre. Le Fonds d’action à la ferme pour le climat, financent l’acquisition de ces outils selon un mode de partage des frais pour alléger encore le coût du réinvestissement dans l’entreprise.
M. Lardner reconnaît que la souplesse des technologies modernes, comme le clôturage, et les économies qu’elles permettent rendent l’adoption de systèmes de rotation plus facile et rentable.
« Le coût élevé des poteaux de clôture, du fil de fer et de tout le reste n’est tout simplement pas justifiable quand on dispose d’autres outils vraiment efficaces, explique-t-il. Prenons l’exemple des clôtures virtuelles : il faut tenir compte de la connectivité, des pylônes et de la possibilité que les animaux endommagent le matériel, mais je pense que certaines de ces clôtures modernes constituent un avantage incroyable, car elles évitent d’avoir à installer une clôture physique à travers des marécages ou en haut des montagnes. »
Arron réaffirme que le passage de l’exploitation familiale au pâturage en rotation a été motivé par des objectifs économiques, et non par des considérations liées au mode de vie ou à l’environnement. Les Nerbas ont néanmoins constaté des progrès dans ces trois domaines et sont fiers d’élever leurs animaux d’une manière qui préserve la terre, plutôt que de l’appauvrir. Rentabilité, résilience et retombées environnementales vont désormais de pair à la ferme Nerbas.
« La gestion holistique repose sur trois piliers. L’aspect économique et le mode de vie en représentent certes des composantes, mais il y a aussi un aspect environnemental. Nous ne l’avons pas adoptée pour des raisons environnementales, mais la dimension écologique, tout aussi importante, s’est révélée la grande réussite de notre système : nos terres sont en meilleure santé, la biodiversité s’est enrichie, nous partageons nos terres avec la faune, et la nature s’épanouit, explique Arron.
C’est une erreur de croire que, pour être rentable, il faut parfois faire passer l’environnement au second plan. Il n’en est pas forcément ainsi. »
Pistes de réflexion
Quels seraient, selon vous, les indicateurs les plus importants pour évaluer la réussite du pâturage en rotation?
Combien votre système de pâturage actuel vous coûte-t-il? Un système de pâturage en rotation permettrait-il de réduire certains de ces coûts?
Quels sont les points forts, les points faibles, les possibilités et les menaces liés à votre système actuel? Comment un système de pâturage en rotation pourrait-il faire évoluer ces caractéristiques?
Quelles conditions devraient être réunies pour que vous puissiez adopter cette pratique dans votre entreprise (taille du troupeau, superficie disponible, accès aux capitaux, main-d’œuvre, adhésion des partenaires d’affaires, etc.)?
Article par : Matt McIntosh

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