Les chocs commerciaux pèsent sur les marges du secteur des aliments et des boissons : bilan semestriel de 2026

Chaque année, nous actualisons notre rapport sur le secteur des aliments et des boissons pour observer l’évolution des ventes et des marges. Dans l’ensemble, le premier semestre de 2026 s’est révélé meilleur que prévu : le chiffre d’affaires du secteur canadien des aliments et des boissons a atteint 88,1 milliards de dollars, une progression de 4 % par rapport à la même période de 2025. Ce portrait global masque toutefois des résultats très contrastés selon les sous-secteurs. Par ailleurs, le second semestre s’annonce plus difficile, car les risques géopolitiques et les barrières commerciales exercent une pression supplémentaire tant sur les revenus que sur les coûts.
La croissance des ventes dissimule des résultats sectoriels très dissemblables
Les ventes du secteur de la fabrication des aliments et des boissons se sont appréciées de 4 % sur un an au premier semestre de 2026, mais ce gain est loin d’être généralisé. Comme le montre le tableau 1, cette appréciation découle de la hausse des prix plutôt que des volumes : les ventes nominales ont augmenté de 4 %, tandis que le volume estimé selon les ventes réelles n’a pas varié. La mouture des céréales et des oléagineux, qui a fait un bond de 28 %, s’est révélée le moteur du secteur. Elle est suivie par la transformation des fruits et légumes et la fabrication d’aliments pour animaux, deux sous-secteurs ayant progressé de 7 %. Les ventes de produits laitiers ont monté de 4 % et celles de viande, de 2 %. À l’inverse, la fabrication de sucre et de confiseries a reculé de 8 %, pendant que la boulangerie et la fabrication d’autres aliments reculaient d’environ 1 % chacune.
La fabrication de boissons a perdu de la vigueur, les ventes ayant diminué de 3 %. Les ventes des brasseries ont fléchi de 7 % et celles des distilleries ont chuté de 12 %, tandis que les établissements vinicoles ont fait une exception notable à la règle en gagnant 13 %. Ces différences se répercutent sur les perspectives. En effet, certains sous-secteurs qui entament le second semestre avec des ventes en baisse figurent également parmi ceux qui sont confrontés aux nouvelles restrictions commerciales américaines.
Tableau 1 : Croissance des ventes du secteur de la fabrication d’aliments et de boissons par sous-secteur, premier semestre de 2026 par rapport au premier semestre de 2025

Sources : Statistique Canada, Services économiques FAC
Les pressions sur les coûts deviennent de plus en plus complexes
Les entreprises de fabrication d’aliments et de boissons sont aux prises avec un contexte de coûts qui s’est compliqué ces derniers mois. Le conflit entre les États-Unis et l’Iran a perturbé la circulation et le transport des produits énergétiques dans le golfe Persique, ce qui a rendu plus volatils les coûts du pétrole brut, du carburant et du fret. Les effets sur le secteur agroalimentaire canadien sont surtout indirects, découlant entre autres du transport, de la production agricole, de l’emballage, des ingrédients importés et de la distribution. Ces pressions varient selon les sous-secteurs, mais elles montrent à quel point des événements extérieurs peuvent rapidement avoir une incidence sur les coûts d’exploitation, tout le long de la chaîne d’approvisionnement alimentaire.
Comme le montre la figure 1, la hausse des coûts de l’énergie, du fret et des matières premières est la principale cause de l’augmentation entre les prévisions sur douze mois d’avant la guerre (-3,7 %) et celles d’avant les droits de douane (0,5 %). La progression suivante de 0,5 % à 1,9 % résulte des pressions supplémentaires sur les coûts associés aux dernières mesures commerciales et aux contre-mesures tarifaires du Canada.
Figure 1 : Les chocs commerciaux et géopolitiques font grimper les coûts

Sources : Statistique Canada, Services économiques FAC
Pendant que les événements géopolitiques entraînent des répercussions sur les marchés du transport et de l’énergie, les barrières commerciales posent un ensemble distinct de défis en touchant à la fois les coûts de production et l’accès aux marchés d’exportation.
Les barrières commerciales pèsent à la fois sur les revenus et sur les coûts
Les récentes mesures commerciales modifient le profil de risque du secteur de la fabrication des aliments et des boissons. Du côté des exportations, un droit de douane américain de 50 % place les entreprises canadiennes dans une situation considérablement désavantageuse en matière de prix. Les restrictions à l’importation sont encore plus contraignantes, car les produits concernés n’ont plus accès au marché américain. Les nouveaux droits de douane imposés en vertu de l’article 338 s’appliquent aux biens visés, sans égard aux règles d’origine de l’ACEUM.
L’alcool est l’un des produits les plus touchés par ces nouveaux droits de douane. Les exportations des distilleries canadiennes vers les États-Unis ont totalisé près de 1 milliard de dollars en 2025, ce qui représente 46 % des revenus bruts du sous-secteur. Cette exposition revêt une importance particulière pour un secteur dont les ventes avaient déjà reculé de 12 % sur un an au premier semestre de 2026.
Le secteur laitier court également des risques de part et d’autre de la frontière. En 2025, les exportations de lactosérum vers les États-Unis ont représenté un peu plus de 95 millions de dollars, tandis que vers d’autres pays, elles ont dépassé 78 millions de dollars, ce qui signifie que les États-Unis comptent pour 55 % des exportations de lactosérum. Bien que les entreprises de transformation laitière canadiennes soient moins exposées que les distilleries, les restrictions pourraient tout de même nuire à celles qui sont concernées. Par ailleurs, elles ont besoin d’ingrédients laitiers et protéinés provenant des États-Unis qui sont désormais assujettis aux contre-tarifs imposés par le Canada.
Sur le plan des importations, le Canada a acheté en 2025 environ 1,1 milliard de dollars de produits agricoles et alimentaires américains désormais visés par des contre-mesures (tableau 2). La plupart de ces importations concernent des produits employés dans la fabrication et la transformation alimentaire, quoique la liste comprenne également une série de biens de consommation vendus directement au détail. Les contrecoups pourraient donc se faire sentir tout au long de la chaîne de valeur, touchant tant les entreprises qui fournissent les ingrédients, qui transforment les aliments et qui vendent au détail que les consommateurs et consommatrices.
Tableau 2 : Produits visés par les contre-tarifs canadiens et dépendance du Canada à l’égard de l’approvisionnement aux États-Unis, 2025
Description | Importations des États-Unis (M $) | Part des États-Unis dans les importations canadiennes | Canal de fabrication/transformation potentiel |
|---|---|---|---|
Albumine et dérivés | 201,0 | 91 % | Produits de boulangerie, confiserie, aliments transformés, fabrication d’ingrédients |
Extraits de malt et préparations alimentaires | 340,6 | 84 % | Produits de boulangerie, céréales de déjeuner, aliments pour bébés, transformation alimentaire |
Lait et crème, concentrés ou sucrés | 23,3 | 75 % | Produits laitiers, confiserie, boulangerie, aliments préparés, boissons |
Lactosérum et dérivés du lait | 113,5 | 73 % | Produits protéinés, nutrition sportive, aliments transformés, transformation laitière |
Peptones et autres substances protéinées | 195,1 | 55 % | Aliments fonctionnels, ingrédients protéinés, préparations de boissons, transformation des aliments |
Caséine et dérivés | 14,7 | 46 % | Fabrication de fromages, enrichissement en protéines, fabrication d’ingrédients |
Mélasse | 14,5 | 43 % | Boulangerie, confiserie, fermentation, fabrication d’ingrédients |
Fromage et caillé | 185,2 | 24 % | Plats préparés, pizzas, produits destinés à la restauration, fabrication de fromage fondu |
Miel naturel | 5,1 | 7 % | Boulangerie, céréales, collations, boissons, édulcorants naturels |
Statistique Canada, Services économiques FAC
Ces contre-tarifs pourraient avoir des répercussions encore plus importantes. Outre les ingrédients alimentaires directs, environ 6,8 milliards de dollars des importations soumises à des droits de douane aux États‑Unis sont des produits qui peuvent être utilisés dans la fabrication des aliments et boissons, y compris des contenants, des matériaux industriels, des machines et des équipements, ainsi que des matériaux d’emballage comme les sacs en plastique, les contenants en carton, les articles de table en papier, les contenants en verre et les contenants en métal de faible épaisseur, qui trouvent une application particulièrement importante dans les secteurs des boissons, de la boulangerie, de la transformation des fruits et légumes, et des produits laitiers. Puisque ces produits sont également achetés par d’autres secteurs d’activité, leur valeur ne peut pas être entièrement attribuée à la fabrication d’aliments et de boissons. Ils constituent néanmoins un important canal indirect par lequel les contre-tarifs pourraient influer sur les coûts de l’ensemble du secteur.
Si ces mesures devaient rester en vigueur pendant une année entière, les hypothèses du scénario de base laissaient entrevoir des coûts potentiels liés aux droits de douane compris de 260 à 500 millions de dollars. Cependant, l’ensemble de mesures d’une valeur de 7,5 milliards de dollars présenté par le gouvernement fédéral ainsi que les programmes de soutien aux entreprises existants pourraient aider à atténuer certaines pressions. Les entreprises pourraient aussi changer de fournisseurs, renégocier des prix, utiliser leurs stocks, demander des remises de droits de douane ou transférer une partie de la hausse à leur clientèle.
Qu’est-ce que cela signifierait pour les marges?
Le secteur agroalimentaire reste aux prises avec un environnement d’exploitation difficile, mais les tendances récentes laissent entrevoir de la résilience en matière de rentabilité. Comme le montre la figure 2, l’indice de marge brute du secteur a progressé de 1,9 % en 2024, reculé de 1,2 % en 2025 et devrait monter de 2,1 % en 2026, avant de diminuer légèrement, soit de 0,9 %, en 2027.
Ces estimations de marge reflètent les effets combinés des coûts accrus de l’énergie, du transport et des intrants, ainsi que l’impact des mesures commerciales tant sur les coûts de production que sur les débouchés à l’exportation. Ces chiffres doivent donc être interprétés comme le résultat de multiples pressions qui se superposent, plutôt que comme l’effet des seules mesures tarifaires.
L’incidence directe des nouvelles mesures commerciales semble limitée en 2026, car la plupart n’entrent en vigueur qu’en septembre. L’effet pourrait devenir plus perceptible si les mesures restent en place en 2027, lorsque les coûts des intrants plus élevés et les débouchés à l’exportation réduits atteindront les entreprises de fabrication pendant une année complète.
Les sous-secteurs les plus exposés aux nouvelles mesures commerciales pourraient subir des répercussions plus grandes, en particulier ceux qui dépendent fortement des marchés d’exportation touchés ou des intrants importés soumis à des droits de douane, comme les distilleries. L’impact final sur leurs marges dépendra notamment de leur capacité à rediriger les exportations, à s’approvisionner ailleurs ou à transférer des coûts plus élevés à la clientèle.
Figure 2 : Les pressions commerciales pèsent sur les perspectives de marge

Sources : Statistique Canada, Services économiques FAC
En conclusion
Le secteur de la fabrication d’aliments et de boissons a continué de faire preuve de résilience au premier semestre de 2026, avec un chiffre d’affaires en hausse de 4 %. Toutefois, la hausse découle largement de l’augmentation des prix plutôt que des volumes, et les résultats varient considérablement d’un sous-secteur à l’autre.
L’environnement opérationnel devient de plus en plus difficile. La volatilité des coûts de l’énergie et du fret, les restrictions commerciales américaines et les contre-tarifs canadiens suscitent encore plus d’incertitude au sujet des coûts de production et des débouchés à l’exportation.
L’impact moyen sur la rentabilité semble restreint en 2026, mais pourrait devenir plus prononcé si les mesures sont maintenues en 2027, surtout dans les sous-secteurs les plus exposés. La capacité des entreprises à diversifier leurs marchés, à s’approvisionner ailleurs et à ajuster leurs prix sera essentielle pour protéger leurs marges.
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Ulrich Zombre
Économiste principal
Ulrich dirige l’élaboration du Rapport FAC sur le secteur des aliments et des boissons et livre un éventail d’analyses adaptées aux besoins changeants de l’industrie. Fort de plus de 15 ans d’expérience professionnelle, il possède une expertise en analyse des aliments et des boissons, de la production de fruits et légumes, et des chaînes de valeur.
Avant de se joindre à FAC en 2026, Ulrich a travaillé à Ressources naturelles Canada et au ministère de l’Agriculture, des Pêcheries et de l’Alimentation du Québec, où il a dirigé des recherches sur le secteur de la transformation alimentaire. Il a également été consultant en politiques publiques auprès de la Banque mondiale. Ulrich est titulaire d’un doctorat en économie de l’Institut Agro Montpellier.
