Mise à jour des perspectives de 2022 pour les secteurs bovin et porcin : le spectre d’un effondrement de la demande plane sur les marchés du bétail

  • 25 oct. 2022
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Il s’agit de la dernière mise à jour trimestrielle de nos perspectives de 2022 pour les secteurs bovin et porcin publiées en février. Au cours des deux dernières semaines, nous avons mis à jour les perspectives pour le secteur laitier et le secteur des céréales et oléagineux.

Grâce à la vigueur soutenue des prix du bétail, le prix moyen des bovins dans l’Est et dans l’Ouest en 2022 a dépassé nos prévisions du mois d’août. De plus, même si nous prévoyons une légère baisse des prix moyens annuels des porcs, ils demeureront plus élevés que ceux de l’année précédente et nettement supérieurs à leur moyenne des cinq dernières années (tableau 1).

Tableau 1 : Les prix des bovins (en dollars par 100 livres) continuent de grimper tandis que les prix des porcs fléchissent légèrement

Tableau montrant le tableau 1 : Les prix des bovins (en dollars par 100 livres) continuent de grimper tandis que les prix des porcs fléchissent légèrement Sources : Statistique Canada, AAC, USDA, Canfax, CME Futures et calculs effectués par FAC

Des prix aussi élevés permettront aux exploitations d’élevage-naissance de se maintenir au-dessus du seuil de rentabilité jusqu’à la fin de 2022, tandis que les coûts élevés des aliments pour animaux et l’engorgement actuel dans les abattoirs continuent de faire pression sur la rentabilité des parcs d’engraissement. Cette année, nous prévoyons des marges supérieures à leur moyenne quinquennale respective pour les exploitations d’élevage-naissance et considérablement plus faibles pour les parcs d’engraissement, qui devraient enfin profiter d’un répit en 2023.

Les marges bénéficiaires du secteur porcin devraient être mitigées tout au long de la période de prévision. Cette année, les marges bénéficiaires des éleveurs de porcelets sevrés de l’Est et de l’Ouest demeureront inférieures à leur moyenne sur cinq ans, tandis que les marges des exploitations de naissage-finition dépasseront leur moyenne quinquennale. Les marges des naisseurs-finisseurs de l’Est n’égaleront pas tout à fait leur moyenne positive des cinq dernières années, mais elles seront nettement supérieures au seuil de rentabilité.

Cependant, l’inflation à l’échelle planétaire fait souffler des vents contraires sur les secteurs canadiens de l’élevage de bétail, c’est-à-dire, la hausse des coûts des aliments pour animaux et la possible diminution de la demande mondiale de viande. Ces facteurs ont une incidence sur la base courante des marchés de bovins de l’Ouest canadien, car les abattoirs américains doivent composer avec une offre limitée en raison de la taille réduite du cheptel et des mises en marché hâtives découlant de la sécheresse qui a sévi aux États-Unis.

Parallèlement, selon Anne Wasko [en anglais seulement], les abattoirs canadiens n’arrivent pas à se tenir à jour. Au troisième trimestre, le nombre de bêtes abattues est en baisse et les usines de transformation ne fonctionnent pas à plein régime, car les abattoirs ont du mal à faire avancer le bœuf dans la chaîne d’approvisionnement. Même la valeur élevée du dollar canadien ne peut compenser l’incidence de la congestion de l’offre au Canada. La production est davantage retardée par les coûts des aliments pour animaux, qui augmentent plus rapidement que la valeur du huard ne diminue, et le nombre limité de camions disponibles pour transporter les bovins après les ventes aux enchères.

Aux États-Unis, une réduction du troupeau de truies entraînera une diminution du nombre de portées de porcelets et un rétrécissement du cheptel porcin dans son ensemble (baisse de 1,2 % sur 12 mois). Le Département de l’agriculture des États-Unis (USDA) prévoit moins d’abattage en 2022 et une deuxième année de croissance atténuée de la production porcine par rapport à l’année précédente. La demande mondiale de porc américain devrait chuter de 8 % par rapport à l’année précédente et si les stocks de porcs ne sont pas utilisés, les prix qui sont élevés à l’heure actuelle pourraient baisser.

Les coûts des aliments pour animaux sont en hausse

Après un bref répit, les coûts des aliments pour animaux recommencent à augmenter. Notre prévision du prix moyen de l’orge fourragère pour 2022, révisée à la hausse par rapport à nos projections du mois d’août, laisse maintenant entrevoir une augmentation de 11,8 % par rapport à l’année dernière et de 37,7 % en comparaison de la moyenne sur cinq ans (tableau 2). Les prévisions pour le maïs ont aussi été majorées par rapport à celles du mois d’août, ce qui donne une augmentation de 12,9 % comparativement à l’année dernière et de 37,1 % en comparaison avec la moyenne sur cinq ans.

Tableau 2 : Les coûts des aliments pour animaux ($/tonne) pèsent toujours sur la rentabilité des éleveurs de bétail

Tableau montrant le tableau 2 : Les coûts des aliments pour animaux pèsent toujours sur la rentabilité des éleveurs de bétail Sources : Statistique Canada, AAC, USDA, Canfax, CME Futures et calculs effectués par FAC

L’effondrement de la demande est imminent

Dans ses perspectives publiées en octobre, le Fonds monétaire international (FMI) a revu à la baisse sa prévision pour la croissance économique mondiale, qui devrait passer de 6,0 % en 2021 à 3,2 % en 2022 (et ralentir jusqu’à 2,7 % en 2023). Ses prévisions du taux d’inflation s’établissent à 8,8 % pour 2022 (et puis à 6,5 % pour 2023 et à 4,1 % d’ici 2024). Soumise à de telles pressions typiques d’une récession, la consommation de viande rouge pourrait bien diminuer.

Un recul en Chine

C’est ce qui se produit sur certains des plus importants marchés mondiaux de viande rouge. Selon le FMI, la croissance prévue en Chine s’affaiblira en 2022, passant d’un taux de 8,1 % en 2021 à un taux de 3,2 % en 2022. Comme on pouvait s’y attendre, l’USDA [en anglais seulement] prévoit que la consommation de bœuf en Chine en 2022 affichera une croissance plutôt lente, soit 2,6 % comparativement à l’année précédente, ce qui représente un ralentissement par rapport à la moyenne antérieure sur trois ans, qui était de 8,6 % par année. Quant aux importations, qui avaient augmenté en moyenne de 31,8 % par année entre 2018 et 2021, elles devraient progresser de seulement 3,8 % en 2022 (figure 1), puis reculer de 9,2 % en 2023.

Figure 1 : La hausse fulgurante des importations de bœuf s’atténue

Graphique montrant le figure 1 : La hausse fulgurante des importations de bœuf s’atténue Source : USDA Livestock and Poultry World Markets and Trade

La croissance phénoménale récemment constatée en Chine a été suivie par un inévitable retournement, mais la tendance au manque de croissance s’observe également aux États-Unis et au Japon, les deux autres plus importants marchés d’exportation de bœuf du Canada.

La consommation de porc de la Chine est presque revenue à ce qu’elle était avant l’épidémie de peste porcine africaine et promet d’être supérieure au niveau de l’année dernière, car la production nationale de porc s’accélère et l’offre de viande augmente dans ce pays. Parallèlement, ses importations de porc ont chuté et dépassent à peine les niveaux antérieurs à l’épidémie de peste porcine africaine (figure 2).

Figure 2 : Les importations de porc de la Chine sont comparables aux niveaux antérieurs à l’épidémie de peste porcine

Graphique montrant le figure 2 : Les importations de porc de la Chine sont comparables aux niveaux antérieurs à l’épidémie de peste porcine Source : USDA Livestock and Poultry World Markets and Trade

Le ralentissement de l’économie chinoise se répercutera partout en Asie, entravant la croissance et faisant baisser la consommation de viande des économies avoisinantes.

La guerre ne fait de cadeau à personne

L’invasion de l’Ukraine par la Russie a créé des obstacles logistiques et engendré une volatilité de l’approvisionnement en produits de base, ce qui a eu un impact sur presque tous les secteurs agricoles mondiaux. On peut voir là un lien direct avec l’augmentation des coûts des aliments pour animaux qui afflige actuellement les industries d’élevage nord-américaines.

La guerre a entraîné une hausse des coûts de l’énergie et des aliments à l’échelle mondiale, faisant grimper le coût de la vie au point de provoquer de l’agitation civile et des manifestations. C’est le cas particulièrement en Europe, où l’on prévoit une diminution de la consommation de viande et où les ménages sont ébranlés par la perspective d’un hiver glacial.

La demande intérieure peut-elle combler le manque à gagner?

Alors que les marchés mondiaux se replient, le marché nord-américain demeure positif. Aux États-Unis, l’USDA prévoit une légère augmentation de la consommation de bœuf par habitant en 2022, puis une autre en 2023. La consommation de porc demeure également élevée chez nos voisins du Sud. Au Canada, la consommation de bœuf a diminué au premier semestre de 2022, mais elle devrait remonter au deuxième semestre. La consommation de porc avait progressé de 2,8 % sur 12 mois au début de l’année et elle ne devrait pas faiblir.

En conclusion

À l’heure actuelle, les prix sont élevés dans les secteurs canadiens de la viande rouge et ils devraient demeurer élevés tout au long de la période de prévision. Toutefois, l’économie mondiale qui continue de faiblir et les marchés d’exportations qui réagissent à la détérioration des conditions pourraient intensifier la pression exercée sur les prix. Assurément, le rendement du Canada sur les marchés de la viande rouge pourrait reculer considérablement, en particulier si on le compare aux sommets atteints en 2021. C’est plus une question de « quand » que de « si ».


Martha Roberts
Rédactrice économique

Membre de l’équipe des Services économiques depuis 2013, Martha Roberts est une spécialiste en recherche qui étudie les risques et les facteurs de réussite pour les producteurs agricoles et les agroentreprises. Martha compte 25 années d’expérience dans la réalisation de recherches qualitatives et quantitatives et la communication des résultats aux spécialistes de l’industrie. Elle est titulaire d’une maîtrise en sociologie de l’Université Queen’s à Kingston, en Ontario, et d’une maîtrise en beaux-arts en écriture non fictive de l’Université de King’s College.