Mise à jour commerciale : pleins feux sur l’Amérique du Sud

  • 29 nov. 2022
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Dans cette mise à jour commerciale du troisième trimestre, nous portons notre attention sur une région qui regroupe certains des plus grands concurrents de l’Amérique du Nord. C’est effectivement en Amérique du Sud que l’on retrouve deux des principaux producteurs et exportateurs mondiaux de produits agricoles qui font directement concurrence aux exportations canadiennes – l’Argentine et le Brésil. Leurs voisins, l’Uruguay et le Paraguay, sont également d’importants concurrents pour certaines marchandises. De la totalité des exportations de produits agroalimentaires mondiales en 2021, ces quatre pays ont exporté 58 % du soya, 35,6 % du bœuf congelé et 12,3 % du blé. Mis ensemble, l’Argentine, le Brésil, le Chili et le Paraguay représentent un peu plus du quart des exportations de maïs.

Le Brésil joue un rôle croissant dans la fixation des prix

Le Brésil est sans contredit le gagnant de la croissance de la demande mondiale de denrées alimentaires et d’aliments pour animaux de la dernière décennie. Des récessions majeures accompagnées de périodes prolongées de dévaluation de la monnaie du Brésil (le real) ont également renforcé l’influence des gains de productivité, qui ont été réalisés grâce à l’adoption de nouvelles variétés de cultures et de nouvelles techniques d’élevage du bétail, d’améliorations apportées aux politiques et des prix élevés des produits de base dans le développement d’un énorme marché d’exportation auquel participent plus de 220 pays. Cinquième plus grand pays au monde (par sa superficie et sa population), le Brésil est devenu l’un des cinq premiers producteurs mondiaux [en anglais seulement] de 34 produits de base et le plus grand exportateur net au monde. 

Le Brésil fournit plus de la moitié des exportations mondiales de soya, dont 70 % sont allées directement à la Chine en 2021. Les deux économies dépendent fortement l’une de l’autre pour le commerce de produits agricoles et agroalimentaires. Si la Chine est devenue la destination de quelque 40 % des exportations agricoles du Brésil, ce volume risque de croître à court terme après la signature d’un accord commercial en mai 2022 qui permettra à la Chine d’importer du maïs brésilien à compter du mois de décembre. La récolte de maïs safrinha, qui est désormais suffisamment importante [en anglais seulement] pour s’ajouter à la liste des produits de base d’Amérique du Sud qui ont un impact sur les prix mondiaux, fera du Brésil le deuxième exportateur mondial de maïs dans les dix prochaines années. Ses exportations de soya lui permettent déjà d’exercer une grande influence sur les prix mondiaux du soya, et influencent les décisions en matière de production et les prix du maïs et d’autres oléagineux, dont le canola.

L’Argentine est un chef de file sur les marchés mondiaux du soya, du blé et de la viande rouge, mais ses exportations agricoles ont été freinées par l’imposition généralisée de taxes à l’exportation. Malgré le développement d’une importante industrie de la trituration du soya en réaction à l’imposition de ces taxes, plus tôt cette année, les producteurs de soya accumulent les stocks [en anglais seulement], puisqu’ils sont confrontés à un recul des prix au pays et que les débouchés rentables sont rares ailleurs. Cette situation nuit aux efforts du gouvernement argentin, qui est à court d’argent.

L’année de commercialisation 2022-2023 sera bénéfique pour la rentabilité du Brésil, mais elle pourrait être difficile pour l’Argentine

Conab, l’agence publique de statistique du Brésil, s’attend à de solides recettes pour l’année de commercialisation 2021-2022. Le real brésilien s’est déprécié face au dollar américain, permettant ainsi aux producteurs brésiliens d’accroître leurs recettes face à la concurrence (le real s’est généralement apprécié par rapport au huard depuis mars 2022). Conab prévoit une saison céréalière 2022-2023 record [en anglais seulement] qui dépasserait l’année record enregistrée la saison précédente, dont une hausse de 21,2 % sur douze mois du nombre total de boisseaux de soya et de 9,4 % sur douze mois du nombre total de boisseaux de maïs. Les marges des cultures du Brésil devraient demeurer vigoureuses tout au long de l’année de commercialisation.

La présence croissante de l’Amérique du Sud dans le commerce mondial au cours de la dernière décennie découle en partie de la capacité du pays à pratiquer la double culture voire la triple culture. La première récolte de maïs du Brésil a lieu entre les mois de janvier et avril. La seconde récolte, le « safrinha » (du maïs ensemencé après la récolte du soya), a lieu entre les mois de mai et août et depuis l’année de commercialisation 2018-2019, une très petite récolte est effectuée entre les mois de septembre et décembre.

La double récolte permet de réaliser des gains de productivité sans avoir à accroître la superficie des terres agricoles productives, ce qui contribue par conséquent à préserver les territoires vulnérables sur le plan écologique. Le safrinha, qui représente plus de 70 % de la production brésilienne de maïs, est maintenant la plus importante récolte.

L’Argentine a fait face à de piètres conditions météorologiques pendant la saison de récolte du blé en 2022-2023, avec une baisse de 39 % sur douze mois de la production prévue en raison des conditions de sécheresse persistantes et d’un gel hâtif, ce qui exerce une pression sur ses marges. Le rapport WASDE de l’USDA d’octobre a estimé sa production à 17,5 millions de tonnes métriques et le rapport WASDE de novembre a réduit ses estimations à 15,5 millions de tonnes métriques. À la fin novembre, elle a revu ses estimations à la baisse en prévoyant cette fois une production de 13,4 millions de tonnes métriques. Cela dit, cette baisse ne suffira pas à diminuer l’offre mondiale puisque l’accroissement de la production en Australie et ailleurs compense les diminutions en Argentine et au sein de l’Union européenne.

Par ailleurs, les hausses de prix de l’engrais, du carburant et des aliments pour animaux ont fait des ravages en Amérique du Sud comme ici. Le Brésil est le quatrième importateur mondial d’engrais et comme ses infrastructures (capacité portuaire, réseaux routiers et ferroviaires et entreposage) sont généralement vétustes, le coût de ces importations fait peser un fardeau encore plus lourd sur les producteurs. Ces facteurs pourraient compromettre la rentabilité de la production de cultures et de bétail. L’accès réduit à l’engrais au Brésil pourrait entraîner une diminution de la superficie ensemencée en 2023. À cela s’ajoute la possibilité d’une baisse des rendements, ce qui limiterait davantage la production à venir.

Les importations chinoises jouent un rôle primordial dans la performance commerciale

La vigueur soutenue de la demande de soya, de viande et de céréales fourragères soutiendra les marges en Amérique du Sud. La production prévue d’ici 2031-2032 renforcera la position de l’Amérique du Sud à titre de fournisseur mondial. Les quatre pays fondateurs du MERCOSUR (le Brésil, l’Argentine, l’Uruguay et Paraguay), un bloc commercial qui aspire à développer un marché commun semblable à celui de l’Union européenne (UE), n’ont toutefois pas encore mis en place d’accords de libre-échange importants. Ces pays, qui œuvrent actuellement à la mise en place d’un accord avec l’UE, ont réussi à nouer d’excellentes relations commerciales avec certains des principaux importateurs mondiaux de produits agricoles et agroalimentaires, plus particulièrement la Chine et de nombreux pays d’Asie. Ces relations leur ont été bénéfiques en 2022, une année marquée par une diminution de la production et des échanges commerciaux dans la région de la mer Baltique en raison de la guerre en Ukraine.

À l’évidence, à titre de premier importateur mondial de nombreux produits agricoles, notamment le blé, le maïs, le soya, le bœuf et le porc, la Chine est un marché auquel tous les exportateurs accordent beaucoup d’attention. Et la Chine compte de plus en plus sur les fournisseurs d’Amérique du Sud pour combler la demande, notamment dans les marchés de la viande. En 2021, les exportateurs sud-américains ont assuré 22 % du total des importations chinoises de porc et 63 % des importations totales de bœuf (par rapport à 13 % et 38 % respectivement il y a cinq ans). En comparaison, les exportations du Canada représentaient 3 % des importations chinoises de bœuf en 2017 et 5 % en 2021. Mais le porc offre un bon contraste entre les deux pays, pour ce qui est des tendances en matière de croissance.

À l’heure actuelle, le Canada exporte plus de porc dans le monde que le Brésil. En 2021, nous avons expédié pour 3,2 milliards de dollars US de porc dans le monde, comparativement à 2,5 milliards de dollars US pour le Brésil. Les exportations des deux pays vers la Chine étaient pratiquement de la même valeur en 2017, soit 326 millions de dollars US pour le Canada et 321 millions de dollars US pour le Brésil (figure 1).

Figure 1 : Baisse des exportations canadiennes de porc vers la Chine après l’épizootie de peste porcine africaine

Graphique montrant le figure 1 : Baisse des exportations canadiennes de porc vers la Chine après l’épizootie de peste porcine africaine

Source : UNComtrade

Figure 2 : Le Brésil continue d’approvisionner la Chine après l’épizootie de peste porcine africaine

Graphique montrant le figure 2 : Le Brésil continue d’approvisionner la Chine après l’épizootie de peste porcine africaine

Source : UNComtrade

Au cours des cinq dernières années, le Canada a toutefois été en mesure d’accroître ses exportations de porc vers la Chine en réponse directe à la peste porcine africaine (PPA) qui a frappé le cheptel porcin chinois et, en 2020, ses exportations reculaient à des niveaux plus conformes à la précédente moyenne quinquennale. Les exportations du Brésil ont également augmenté en réaction à la PPA, mais elles ont continué de croître, quoiqu’à un rythme plus lent depuis 2020 qu’entre 2017 et 2019. Il semble que le Canada ait servi de mesure provisoire à un moment où la demande était très importante et que la Chine ait continué de privilégier le Brésil comme exportateur de porc.

Quels les débouchés futurs pour le Canada?

Les agriculteurs brésiliens font face à la volatilité du marché mondial de l’engrais, ce qui pourrait offrir plusieurs débouchés aux producteurs de cultures du Canada et possiblement à l’industrie canadienne de l’élevage et de la viande. D’après l’USDA, les éleveurs du Brésil pourraient subir les effets d’un ralentissement de la production des céréales fourragères. Ainsi, ils pourraient être contraints de rationner les céréales fourragères, d’abattre du bétail et de réduire la taille de leurs troupeaux cette année au lieu de les nourrir avec des céréales dispendieuses, ce qui influencera l’offre mondiale de viande.

La viande rouge offre un autre débouché possible. La croissance des importations de bœuf sud-américain de la Chine a diminué progressivement depuis 2020 tandis que les exportations canadiennes vers la Chine ont grimpé de 35 % après le ralentissement du commerce mondial du bœuf attribuable à la COVID-19. La valeur des exportations sud-américaines dépasse encore facilement la valeur des exportations canadiennes, mais avec la croissance observée du revenu des ménages chinois, ces derniers ont pris goût au bœuf, ce qui offre des possibilités de croissance future pour le Canada.

En conclusion

Les producteurs agricoles et agroalimentaires d’Amérique du Sud ont exploité la chance qui leur était offerte de développer des marchés d’exportation diversifiés et en croissance dans un environnement commercial où la demande est vigoureuse. Concurrents directs des producteurs d’Amérique du Nord, ils exercent une influence grandissante sur les prix reçus par les producteurs canadiens. Nous devrons suivre de près le Brésil et l’Argentine puisque la croissance record de leur production de différentes cultures peut expliquer la baisse des prix. Or, l’inverse est également vrai : toute réduction de leurs niveaux de production, pour des raisons liées aux conditions météorologiques ou aux coûts, pourrait créer des débouchés pour le Canada.


Martha Roberts
Rédactrice économique

Membre de l’équipe des Services économiques depuis 2013, Martha Roberts est une spécialiste en recherche qui étudie les risques et les facteurs de réussite pour les producteurs agricoles et les agroentreprises. Martha compte 25 années d’expérience dans la réalisation de recherches qualitatives et quantitatives et la communication des résultats aux spécialistes de l’industrie. Elle est titulaire d’une maîtrise en sociologie de l’Université Queen’s à Kingston, en Ontario, et d’une maîtrise en beaux-arts en écriture non fictive de l’Université de King’s College.

@MJaneRoberts