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L’essor du secteur serricole au Canada fait croître la production, mais pas la disponibilité au pays

8 juill. 2026
8 min de lecture

Production n’est pas nécessairement synonyme de disponibilité, surtout pour les fruits et légumes frais. Même si la production de légumes frais a augmenté au Canada l’an dernier grâce à la croissance soutenue de la production serricole, une grande partie des volumes a été exportée vers les États-Unis. Cela a contribué à une septième baisse annuelle consécutive de la disponibilité des légumes frais sur le marché intérieur. Comme la production en serre continue de croître, il est bon de déterminer si cette croissance se traduit par une plus grande disponibilité des aliments au pays ou principalement par une hausse des exportations, car cela a des répercussions importantes sur la sécurité alimentaire et la résilience à long terme du Canada. Dans ce rapport, nous examinons les facteurs à l’origine de ces tendances et ce qu’ils révèlent sur l’évolution du rôle du secteur serricole canadien dans l’approvisionnement alimentaire intérieur et sur les marchés d’exportation. 

La disponibilité des légumes frais continue de baisser malgré une production en hausse 

Le Canada a produit davantage de légumes frais en 2025, mais sa population a eu moins de légumes à sa disposition pour sa consommation. 

Selon Statistique Canada, la disponibilité des légumes frais (à l’exclusion des pommes de terre) a chuté à 61,8 kilogrammes par personne en 2025, soit un recul de 3,3 % par rapport à l’année précédente; il s’agissait de la septième baisse annuelle consécutive. Ce résultat peut paraître surprenant étant donné que la production de légumes frais a progressé de 6,4 % en 2025. Cependant, en raison de la hausse des exportations conjuguée au repli des importations, la progression de la production nationale n’a pas engendré une offre plus abondante de légumes pour les consommatrices et consommateurs canadiens.  

Cela soulève une question importante : dans ce contexte d’expansion du secteur serricole canadien, la croissance de la production améliore-t-elle la disponibilité des aliments au pays ou ne fait-elle que consolider le rôle du Canada au sein des chaînes d’approvisionnement nord-américaines? 

Figure 1 : Disponibilité de certains légumes frais, de 2020 à 2025 (en kilogrammes par personne)

Graphique linéaire montrant la disponibilité des légumes frais par personne, qui a diminué de 2020 à 2025 pour certains légumes, la disponibilité totale ayant chuté à 61,8 kilogrammes en 2025, ce qui représente une septième baisse annuelle consécutive.

Sources : Statistique Canada, Services économiques FAC

Les serres produisent désormais près de trois légumes frais sur dix au Canada 

Le secteur serricole est l’un des segments de l’agriculture canadienne affichant la croissance la plus rapide. 

Entre 2020 et 2025, la production de légumes en serre a augmenté de près de 38 %, passant d’environ 685 000 tonnes à 944 000 tonnes. Les concombres ont été le moteur de cette croissance, tandis que les tomates sont demeurées la principale culture serricole générant la plus grande valeur des ventes à la ferme (tableau 1). 

Tableau 1 : Production de légumes en serre (en millions de kilogrammes), de 2020 à 2025

Tableau montrant que la production de légumes en serre est passée de 685 000 tonnes en 2020 à 944 000 tonnes en 2025, soit une hausse de 38 %. Les concombres ont enregistré la croissance la plus rapide, à 52 %, les tomates sont restées la culture la plus importante, avec 335 000 tonnes en 2025, et les légumes de serre ont représenté 27 % de la production totale de légumes frais.

Sources : Statistique Canada, Services économiques FAC

Les légumes de serre comptaient pour 27 % de la production canadienne de légumes frais en 2025, contre 24 % en 2020. En d’autres termes, près de trois légumes frais sur dix produits au Canada proviennent désormais d’une serre.  

L’Ontario demeure le principal producteur, représentant plus de 70 % de la production nationale. Le Québec a progressivement accru sa part au cours de cette période, grâce à des investissements visant à étendre l’agriculture en milieu contrôlé et à renforcer la capacité de production nationale. 

La croissance de ce secteur témoigne de sa capacité à accroître sa production malgré les difficultés liées au climat, à la saisonnalité et à la disponibilité des terres. Pourtant, l’augmentation de la production ne s’est pas traduite par une meilleure disponibilité. 

La croissance des exportations suit les occasions saisonnières sur le marché  

Cette dynamique découle du commerce. Alors que les importations de légumes frais sont restées relativement stables, à environ 2 milliards de dollars par an, les exportations ont bondi. Les exportations de légumes de serre (figure 2) sont passées d’environ 1,6 milliard de dollars en 2020 à plus de 2,3 milliards de dollars en 2025, soit un gain de près de 44 %. Les exploitations serricoles sont de plus en plus intégrées aux chaînes d’approvisionnement nord-américaines, notamment pour les tomates, les concombres et les poivrons. La quasi-totalité des exportations de produits de serre du Canada est destinée aux États-Unis. 

Figure 2 : Les exportations de produits de serre continuent d’augmenter à mesure que la production s’accroît (en volume) 

Graphique combiné illustrant la tendance à la hausse de la production de légumes en serre et des volumes d’exportation entre 2020 et 2025. La production monte régulièrement, et les exportations font de même, ce qui signale qu’une production intérieure plus forte est de plus en plus liée à la croissance des exportations.

Sources : Statistique Canada, Services économiques FAC

Cependant, il ne faut pas considérer les exportations comme de simples produits soustraits aux consommatrices et consommateurs canadiens. La production en serre s’étend sur toute l’année, mais les exportations suivent un rythme saisonnier. Pendant les mois d’hiver, lorsque la production de plein champ est limitée, les légumes de serre jouent un rôle important dans l’approvisionnement de la population canadienne. Lorsque la production de plein champ s’intensifie pendant l’été et au début de l’automne, les exploitations serricoles disposent d’une plus grande marge de manœuvre pour accroître leurs livraisons vers les marchés d’exportation, en particulier les États-Unis.  

Les tendances mensuelles des échanges commerciaux (figure 3) illustrent cette complémentarité. Les volumes d’exportation affichent généralement une progression de la fin du printemps jusqu’au début de l’automne, ce qui coïncide avec la haute saison des légumes de plein champ. Parallèlement, les prix à la ferme (figure 4) des tomates et des poivrons cultivés en serre dépassent souvent ceux que touchent les exploitations de plein champ, ce qui crée des incitatifs supplémentaires à accéder aux marchés américains voisins. 

Figure 3 : Exportations mensuelles de légumes de serre de janvier 2023 à avril 2026 (en volume) 

Graphique linéaire illustrant les volumes mensuels d’exportation de légumes de serre de janvier 2023 à avril 2026. Les exportations suivent une évolution saisonnière : elles augmentent généralement de la fin du printemps jusqu’au début de l’automne, puis ralentissent pendant les mois d’hiver.

Sources : Statistique Canada, Services économiques FAC

Figure 4 : Prix à la ferme des légumes de serre et de plein champ ($/kg), de 2020 à 2025

Graphique linéaire comparant les prix à la production des tomates et des poivrons cultivés en serre et en plein champ de 2020 à 2025. Les prix des produits cultivés en serre sont généralement supérieurs à ceux des produits cultivés en plein champ, notamment pour les poivrons, ce qui souligne la valeur ajoutée de la production en serre.

Sources : Statistique Canada, Services économiques FAC

Il en résulte un secteur qui concilie de plus en plus les débouchés au pays et les occasions d’exportation tout au long de l’année. Cette souplesse saisonnière a favorisé la croissance des revenus et renforcé la position du Canada au sein des chaînes d’approvisionnement alimentaire intégrées en Amérique du Nord.   

La hausse de la production et des revenus ne garantit pas une amélioration des marges 

L’essor rapide du secteur serricole se reflète aussi dans les revenus agricoles. En 2025, les ventes de fruits et de légumes de serre ont atteint un niveau record de 3,06 milliards de dollars, ce qui représente une progression de près de 67 % depuis 2020. Les légumes de serre sont devenus l’un des secteurs horticoles les plus rentables du Canada, dépassant les recettes générées par les légumes de plein champ en 2022 et générant environ 460 millions de dollars de revenus de plus que ces derniers en 2025. Toutefois, une forte croissance des revenus n’est pas synonyme de forte rentabilité.  

Les défis récents, dont les éclosions de maladies, la hausse des coûts de l’énergie et plusieurs faillites très médiatisées, ont fait ressortir l’importance de la gestion des marges dans ce secteur. La main-d’œuvre et l’énergie figurent parmi les principales charges d’exploitation, représentant de 44 % à 55 % des coûts d’exploitation totaux dans les principales provinces canadiennes productrices de cultures en serre (tableau 2). 

Les coûts de l’énergie méritent une attention particulière, surtout si l’on tient compte du conflit en cours au Moyen-Orient, qui maintient les prix des produits de base comme le gaz naturel à un niveau élevé. L’électricité et le gaz naturel sont indispensables pour le chauffage, l’éclairage et le fonctionnement des serres. En 2025, selon Statistique Canada, le coût de l’électricité a monté de plus de 20 % par rapport à l’année précédente, tandis que les dépenses liées aux autres combustibles et au mazout de chauffage ont également progressé de plus de 10 %. Ces hausses montrent à quel point les pressions sur les prix de l’énergie peuvent rapidement influencer les décisions de production et réduire les marges. 

Tableau 2 : Part de l’énergie et de la main-d’œuvre dans les charges d’exploitation totales (serres spécialisées dans les fruits et légumes), 2025

Tableau comparatif des parts respectives de la main-d’œuvre et de l’énergie dans les charges d’exploitation des serres au Canada, au Québec, en Ontario et en Colombie-Britannique en 2025. La main-d’œuvre représente le coût le plus élevé dans les trois provinces, et les coûts combinés de la main-d’œuvre et de l’énergie s’élèvent à 55 % des dépenses au Québec, 44 % en Ontario et 47 % en Colombie-Britannique.

*Estimation

Sources : Statistique Canada, Services économiques FAC

La disponibilité de la main-d’œuvre constitue un autre défi structurel pour le secteur. En effet, le secteur serricole demeure fortement dépendant des travailleurs étrangers temporaires, surtout en Ontario et en Colombie-Britannique (figure 5). Par conséquent, la disponibilité de la main-d’œuvre, les politiques d’immigration et les coûts énergétiques continueront d’avoir une incidence déterminante sur la compétitivité future. 

Figure 5 : Part de la main-d’œuvre agricole étrangère temporaire qui travaille dans les serres, les pépinières et les exploitations floricoles au Québec, en Ontario et en Colombie-Britannique 

Graphique comparant la part de la main-d’œuvre agricole étrangère temporaire employée dans la production en serre, en pépinière et en floriculture au Québec, en Ontario et en Colombie-Britannique. Ce graphique met en évidence la forte dépendance du secteur à l’égard de la main-d’œuvre étrangère temporaire, notamment en Ontario et en Colombie-Britannique.

Sources : Statistique Canada, Services économiques FAC

En conclusion 

La croissance de la production en serre au Canada est de plus en plus absorbée par les marchés d’exportation, au lieu d’engendrer une disponibilité accrue au pays. L’intégration du secteur aux chaînes d’approvisionnement nord-américaines offre de précieux débouchés commerciaux, mais signifie aussi que la production supplémentaire ne demeure pas automatiquement au Canada. 

Par ailleurs, la forte dépendance du secteur à l’égard du marché américain comporte également des risques. L’incertitude commerciale persistante et la difficulté de développer des marchés d’exportation éloignés pour les produits hautement périssables pourraient accroître l’importance de renforcer la demande intérieure et de maintenir la compétitivité des exploitations serricoles canadiennes. 

En définitive, le succès à long terme du secteur dépendra moins d’une production accrue de légumes que de sa capacité à assurer une demande rentable, à gérer ses coûts de main-d’œuvre et d’énergie, et à demeurer concurrentiel par rapport à ses pairs en Amérique du Nord. 

Ulrich Zombre

Économiste principal

Ulrich dirige l’élaboration du Rapport FAC sur le secteur des aliments et des boissons et livre un éventail d’analyses adaptées aux besoins changeants de l’industrie. Fort de plus de 15 ans d’expérience professionnelle, il possède une expertise en analyse des aliments et des boissons, de la production de fruits et légumes, et des chaînes de valeur.

Avant de se joindre à FAC en 2026, Ulrich a travaillé à Ressources naturelles Canada et au ministère de l’Agriculture, des Pêcheries et de l’Alimentation du Québec, où il a dirigé des recherches sur le secteur de la transformation alimentaire. Il a également été consultant en politiques publiques auprès de la Banque mondiale. Ulrich est titulaire d’un doctorat en économie de l’Institut Agro Montpellier.