Tensions autour du bœuf : analyse de la dynamique du commerce du bœuf

Les ados qui ont grandi du côté du Canada anglais dans les années 1990 gardent sans doute un bon souvenir de Street Cents, une série télévisée d’information destinée aux jeunes qui était diffusée sur CBC les après-midi de semaine. La série, qui a remporté plusieurs prix Gémeaux, visait à sensibiliser les jeunes à la consommation et aux médias, et comportait plusieurs segments récurrents afin de les aider à atteindre leurs objectifs. Durant le segment qui s’intitulait What’s your beef?, l’auditoire pouvait soumettre ses doléances (ou « beefs ») concernant des produits ou des services qui pouvaient ensuite faire l’objet d’une enquête de la part de l’équipe de Street Cents.
Si l’émission existait encore de nos jours, il est fort probable que le public d’aujourd’hui y soumettrait ses doléances à propos du bœuf. Le mois dernier, le bulletin d’informations nationales de CTV a présenté un reportage intitulé What’s behind the high price of Canadian beef? (qu’est-ce qui explique le prix élevé du bœuf canadien?) [en anglais seulement]. Le reportage cite, entre autres, des données concernant la diminution des importations de bœuf des États-Unis et l’augmentation des importations de bœuf en provenance d’autres pays. Ce reportage semble avoir été motivé par les événements survenus récemment aux États-Unis, où le président Trump a annoncé son intention de quadrupler le volume de bœuf argentin importé à faible tarif [en anglais seulement], suscitant l’indignation des élevages de bovins américains. Le changement de politique, selon Trump, vise à abaisser les prix de détail pour les consommateurs américains qui, à l’instar de leurs homologues canadiens, sont aux prises avec des prix exorbitants qui ne cessent d’augmenter.
Dans ce billet, nous examinerons de plus près la dynamique du commerce du bœuf canadien.
Un examen plus approfondi des données sur les importations de bœuf
Le Canada importe-t-il davantage de bœuf? La réponse dépend du point de vue qu’on adopte. En pourcentage de l’offre totale de bœuf du Canada, les importations de bœuf sont relativement faibles par rapport aux normes historiques (figure 1). Avant la crise de l’encéphalopathie spongiforme bovine (ESB), en 2003, les importations représentaient en moyenne 19 % de la quantité totale de bœuf disponible au Canada. Ce pourcentage a chuté de façon spectaculaire en 2003 (pour s’établir à 7 %), mais au fil des ans, avec la réouverture des frontières et la reprise du commerce du bœuf, ce pourcentage s’est accru pour culminer à 20 % en 2012 et en 2013. Toutefois, depuis lors, le pourcentage a suivi une tendance à la baisse, bien qu’en 2023 (dernière année pour laquelle nous disposons de données dans cet ensemble précis), la proportion est passée de 12 % à 14 %. Ainsi, à long terme, les données suggèrent que les importations de bœuf sont relativement faibles.
Figure 1 : Les importations de bœuf en pourcentage de l’offre totale sont actuellement faibles par rapport aux normes historiques

Sources : Statistique Canada, Services économiques FAC
Cependant, nous reconnaissons que d’autres sources de données plus récentes indiquent une augmentation des importations de bœuf cette année. Depuis le début de 2025, les importations totales de bœuf ont progressé de 11 % par rapport à 2024. Les importations en provenance des États-Unis ont peut-être diminué de 22 %, mais celles en provenance d’autres pays – notamment la Nouvelle-Zélande, l’Australie, le Paraguay et l’Argentine – ont crû de 35 %.
Les importations en provenance des États-Unis ont probablement décliné en raison des mêmes facteurs qui touchent les élevages canadiens : plusieurs années de sécheresse ayant entraîné une réduction du cheptel. Rappelons que le cheptel bovin est actuellement à son plus bas niveau depuis 1951 aux États-Unis. Par ailleurs, la demande de bœuf n’a pas faibli, même face à la hausse des prix de détail. En d’autres termes, les États-Unis sont tout simplement moins enclins à exporter ce qui est disponible, y compris vers le Canada. L’USDA confirme essentiellement ce fait dans ses estimations pour l’année : il s’attend à ce que la production totale de bœuf recule de 1,1 % aux États-Unis, mais que les exportations totales chutent de 10,6 %, car davantage de bœuf reste à l’intérieur des frontières.
On constate également cette tendance dans les données sur le commerce canadien. Depuis 2023, les importations de bœuf des États-Unis sont devenues de plus en plus coûteuses par rapport à celles provenant d’autres pays (figure 2). Entre 2018 et 2022, l’écart moyen était de 2,15 $, alors que depuis 2023, il s’élève à 3,48 $.
Figure 2 : Depuis 2023, le bœuf importé des États-Unis se vend à prix encore plus élevé

Prix moyen de bœuf importé des États-Unis moins le prix moyen du bœuf en provenance de pays autres que les États-Unis (par kilogramme).
Sources : Base de données sur le commerce international de marchandises du Canada, Services économiques FAC
Qu’en est-il des importations de bœuf en provenance de pays autres que les États-Unis? Comme pour la plupart des enjeux complexes de la vie, tout se joue dans les détails. Les pays qui ne font pas partie de l’ACEUM (c’est-à-dire autres que les États-Unis et le Mexique) expédient des coupes de bœuf congelées moins chères, dont la plupart sont classées dans la catégorie « tous les autres », ce qui indique une qualité inférieure (tableau 1). La seule exception serait le Japon, qui expédie vraisemblablement du bœuf Kobe (Wagyu), un produit-créneau haut de gamme (il est à noter que les importations de bœuf en provenance du Japon ne représentent que 0,3 % des importations totales de bœuf jusqu’à maintenant en 2025). De leur côté, les États-Unis et le Mexique exportent souvent du bœuf frais, à un prix plus élevé. Si l’on prend en compte la logistique et les coûts, les chiffres ci-dessous sont tout à fait plausibles.
Tableau 1 : Caractéristiques du bœuf importé en 2025
Région | Prix moyen ($/kg) | Pourcentage des importations de bœuf congelé |
|---|---|---|
Amérique du Nord | 14,23 $ | 8 % |
Tous les autres pays (sauf le Japon) | 9,21 $ | 86 % |
Japon | 20,30 $ | 1 % |
De janvier à juillet. Les quatre principaux codes SH à 10 chiffres selon la valeur représentent 60 % des importations.
Sources : Base de données sur le commerce international de marchandises du Canada, Services économiques FAC
Exportations – l’autre facette des échanges commerciaux
Afin de brosser un portrait plus exhaustif du commerce du bœuf, nous devons aussi nous pencher sur les exportations. Voici quelques renseignements intéressants. Les exportations de bœuf du Canada (en pourcentage de la production intérieure totale) ont atteint 46 % en 2023. Il s’agit de la proportion la plus élevée enregistrée depuis la crise de l’ESB (figure 3). Même si le troupeau a diminué au fil du temps, une plus grande partie de la production totale a été expédiée à l’étranger.
Figure 3 : Le Canada exporte une plus grande partie de sa production de viande bovine depuis 2013

Sources : Statistique Canada, Services économiques FAC
Jusqu’ici en 2025, les exportations de bœuf ont diminué de 2,6 % (par rapport à la même période l’an dernier) et de 9,7 % par rapport aux sommets récents, observés en 2021, année où la sécheresse a ravagé les Prairies et où les éleveurs ont réduit leurs troupeaux de manière plus énergique. Étant donné que le cheptel bovin canadien est à son niveau le plus bas en 35 ans, ces données récentes sur les exportations ne devraient pas nous surprendre.
En ce qui concerne les destinations de nos exportations de bœuf et notre part de marché, les États-Unis demeurent très clairement notre principal client, et ils sont disposés à payer plus cher pour nos produits, comme nous l’avons mentionné précédemment. Compte tenu de la diminution de la taille du cheptel et de l’embargo chinois sur le bœuf canadien, qui est entré en vigueur en 2021 (et qui demeure en vigueur), il est difficile d’analyser les variations de la part de marché. Cependant, nous avons réalisé des gains notables au Mexique, en Corée du Sud et au Vietnam (tableau 2). Même le Japon, où notre part de marché a diminué au cours de la période de six ans dont le tableau ci-dessous fait état, importe toujours le même volume de bœuf qu’en 2018. Nous en envoyons simplement plus dans d’autres régions du monde.
Tableau 2 : Variation de la part de marché des exportations de bœuf, 2018 par rapport à 2024
2018 | 2024 | |
|---|---|---|
États-Unis | 77,2 % | 82,5 % |
Japon | 7,6 % | 5,7 % |
Hong Kong* | 5,6 % | 0,5 % |
Mexique | 3,5 % | 4,2 % |
Chine* | 2,9 % | 0,0 % |
Corée du Sud | 1,2 % | 3,1 % |
Taïwan | 0,8 % | 0,3 % |
Philippines | 0,2 % | 0,1 % |
Vietnam | 0,3 % | 1,9 % |
*La Chine a interdit les importations de bœuf en provenance du Canada en 2021.
Sources : Base de données sur le commerce international de marchandises du Canada, Services économiques FAC
Malgré la diminution de volume, le secteur tire un revenu record de ses exportations. En valeur, les exportations canadiennes de bœuf ont déjà dépassé les 3 milliards de dollars en août, soit une hausse de 10 % par rapport à la même période en 2024 et près du double de la valeur totale des exportations de bœuf pour la même période en 2018.
En conclusion
Les importations de bœuf (en pourcentage de l’offre totale de bœuf du Canada) restent faibles par rapport aux normes historiques. Pendant ce temps, les exportations de bœuf (en pourcentage de notre production nationale) sont élevées par rapport aux normes historiques. Oui, les importations de bœuf en provenance de pays situés hors de l’Amérique du Nord ont augmenté cette année. Cependant, il s’agit d’une réaction normale du marché à un signal de prix (soit le prix élevé du bœuf) qui indique une pénurie ou une hausse de la demande.
L’Accord de partenariat transpacifique global et progressiste (PTPGP) est entré en vigueur en décembre 2018. Parmi les signataires, on retrouve certains grands pays producteurs de bœuf, dont quelques-uns sont mentionnés dans les données ci-dessus. Le commerce est une voie à double sens. Si le Canada souhaite avoir accès aux marchés pour ses produits, d’autres pays voudront en faire autant pour leurs produits. C’est d’ailleurs l’objectif principal des accords commerciaux. Par conséquent, même si les importations ont progressé cette année comparativement à l’an passé, les exportations de bœuf du Canada ont connu une croissance à long terme dans certains marchés clés comme le Mexique, la Corée du Sud et le Vietnam.
Graeme Crosbie
Économiste principal
Graeme Crosbie est économiste principal à FAC. Il se concentre sur l’analyse et les perspectives macroéconomiques, ainsi que sur le suivi et l’analyse des tendances dans les secteurs des produits laitiers et de la volaille. Grâce à son expertise et à son experience en développement de modèles, il génère des prévisions sur le contexte opérationnel agricole dans son ensemble, aidant ainsi la clientèle et le personnel de FAC à surveiller les risques et à repérer les occasions.
Graeme travaille à FAC depuis 2013. Il a notamment oeuvré dans les domaines du marketing et de la gestion du risque avant de se joindre à l’équipe des Services économiques en 2021. Il détient une maîtrise en sciences avec spécialisation en économie financière de l’Université de Cardiff ainsi que le titre d’analyste financier agréé (CFA).
Sujets : Économie mondiale, tendances économiques relatives à l’agriculture, aux agroentreprises et à la transformation alimentaire

