Répercussions possibles du conflit entre la Russie et l’Ukraine

  • 01 mars 2022
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L’invasion de l’Ukraine par la Russie nous touche tous. La tragédie qui se développe nous atteint plus particulièrement étant donné l’importante communauté ukrainienne au Canada. Tout en reconnaissant les immenses pertes humaines et économiques de la guerre, nous nous concentrons ici sur les impacts économiques et des sanctions qui en découlent sur le secteur agroalimentaire canadien.

Commerce avec l’Ukraine et la Russie

Une conséquence attendue de la guerre est que le commerce avec l’Ukraine va ralentir et que les sanctions imposées à la Russie vont rendre le commerce avec ce pays plus difficile. L’Ukraine et la Russie ne sont pas des partenaires commerciaux importants des entreprises agroalimentaires canadiennes. Au cours des cinq dernières années, le Canada a exporté vers l’Ukraine en moyenne pour 65 millions de dollars et importé de l’Ukraine pour 33 millions de dollars de produits agroalimentaires. Au cours de la même période, en moyenne le Canada a exporté vers la Russie pour 80 millions de dollars et importé de la Russie pour 93 millions de dollars de produits agroalimentaires. Quoique ces marchés soient petits comparés aux principaux partenaires commerciaux du Canada, ils peuvent tout de même être importants pour certaines entreprises canadiennes.

Céréales et oléagineux

Nous nous attendons à ce que la guerre ait un impact important sur le marché des céréales et des oléagineux, ajoutant de la volatilité dans des marchés déjà imprévisibles. L’Ukraine et la Russie sont d’importants exportateurs d’orge, de maïs, de canola, de blé et d’huile de tournesol (Tableau 1). Si le conflit et les sanctions qui en découlent ont une incidence négative sur la production ou la circulation de ces produits, des pénuries sur le marché mondial ou des changements dans les flux des échanges commerciaux feraient grimper les prix.

Tableau  1  : Exportations moyennes en milliers de tonnes métriques entre 2017 et 2021 (rangs indiqués entre parenthèses)

Pays Orge Maïs Canola Blé Huile de tournesol
États-Unis 179 (9) 58 219 (1) 160 (6) 25 113 (3) 44 (12)
Ukraine 4 604 (4) 26 930 (4) 2 541 (3) 19 132 (5) 6 003 (1)
Argentine 2 779 (5) 35 034 (2) 14 (10) 12 647 (7) 721 (4)
Russie 5 155 (3) 4 173 (6) 488 (4) 37 179 (1) 3 168 (2)
Union européenne 6 700 (1) 4 205 (5) 288 (5) 31 322 (2) 755 (3)
Brésil 0 (S.O.) 32 484 (3) 0 (S.O.) 736 (17) 0 (S.O.)
Canada 2 339 (6) 1 393 (12) 9 182 (1) 22 435 (4) 1 (25)
Australie 5 903 (2) 65 (29) 2 754 (2) 16 267 (6) 2 (24)

Source : USDA Foreign Agricultural Service

Les marchés agricoles ont déjà été secoués par la guerre. Jeudi dernier, les prix à terme du maïs, du soya, du canola et du blé étaient en forte hausse, certains atteignant même leur limite supérieure quotidienne. Toutefois, ces gains ont été effacés peu après parce qu’il semble que les produits reliés au secteur de l’énergie seront exempts de sanctions américaines. Lundi, suite à l’annonce de nouvelles sanctions plus sévères, les marchés étaient à nouveau nerveux, le cours du blé augmentant de plus de 5 %.

Engrais

Les prix de l’engrais sont déjà gonflés en raison des différentes perturbations liées à la pandémie. Le conflit pourrait accentuer ces perturbations si des sanctions frappent les exportations d’engrais de la Russie. Cela s’ajouterait au contingent d’exportation d’engrais que s’est imposé la Russie afin de contrôler l’inflation à l’intérieur de ses frontières.

En 2020, la Russie était le premier exportateur d’engrais du monde; ses exportations se chiffraient à près de 7 milliards de dollars US (selon la base de données WITS de la Banque mondiale). La Chine, qui est aussi en train de limiter ses exportations, se classait au deuxième rang avec des exportations évaluées à 6,6 milliards de dollars US, et le Canada arrivait troisième avec des exportations de 5,2 milliards de dollars US en raison de ses exportations de potasse.

Énergie

En 2020, la Russie était le troisième producteur de pétrole du monde (ou le deuxième selon la source). Si les sanctions limitent les exportations de la Russie, cela ferait encore grimper les prix du pétrole, déjà en hausse en raison de l’incertitude causée par ce conflit.

La Russie exporte une grande quantité de gaz naturel vers l’Europe. Parmi les sanctions déjà imposées, l’Allemagne a suspendu la certification du gazoduc Nord Stream II. Cela n’aura pas d’impact à court terme sur les prix du gaz naturel en Europe, mais si les sanctions frappent le flux continu de gaz naturel, les prix en Europe grimperont en flèche, ce qui fera augmenter encore plus les prix de l’engrais, car le gaz naturel est un intrant clé dans la production d’engrais azoté.

Environnement macroéconomique

Le conflit en cours a pour effet indirect d’inciter les investisseurs à se tourner vers le dollar US comme monnaie refuge. Les prix du pétrole devraient contribuer à renforcer le dollar canadien dans l’immédiat, mais l’incertitude entourant le conflit en Ukraine contribue plutôt à renforcer le dollar US.

Pour l’avenir, ce qui se passera va dépendre de l’évolution du conflit. Si le huard demeure faible, cela va favoriser les exportations, contribuer à la croissance économique mais aussi augmenter les prix des produits importés, entrainant des pressions additionnelles sur l’inflation à un moment où elle atteint des niveaux jamais vus depuis une génération. Ceci pourrait forcer la Banque du Canada à prendre une approche plus agressive pour freiner l’inflation en augmentant son taux d’intérêt à un jour plus rapidement qu’elle ne l’aurait fait autrement. Une autre possibilité est que la guerre et les sanctions économiques vont causer un ralentissement de la croissance économique mondiale, diminuant ainsi les pressions inflationnistes et en conséquence retardant les hausses attendues des taux d’intérêts par les banques centrales occidentales. Il est trop tôt pour prédire lequel des scénarios va prévaloir.


Sébastien Pouliot
Économiste supérieur

Sébastien Pouliot est économiste agricole principal à Financement agricole Canada. Avant de se joindre à FAC en 2019, Sébastien était professeur agrégé d’économie à la Iowa State University. Il est aussi intervenu à titre d’expert dans le cadre de différends commerciaux à l’Organisation mondiale du commerce; il a notamment appuyé le Canada et le Mexique lorsque ces deux pays se sont opposés à la politique américaine d’étiquetage du pays d’origine (ÉPO) sur les produits de bœuf et de porc. Sébastien détient un doctorat en économie agricole et des ressources de la University of California, à Davis, et il a été rédacteur en chef de la Revue canadienne d’agroéconomie de 2016 à 2019.

@PouliotSeb