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L’incidence de la COVID-19 sur le secteur laitier canadien

  • 05 mai 2020
  • 4,5 min de lecture

L’analyse suivante a été publiée avant l’annonce du Gouvernement du Canada des mesures financières prises pour aider les producteurs et les entreprises alimentaires. 

Depuis la publication de nos perspectives 2020 pour le secteur laitier, la COVID‑19 a chamboulé le marché laitier de manière inattendue. Nous prévoyons une rentabilité plus faible pour les producteurs laitiers en raison de la baisse de la demande. 

Les marges ont été solides au cours des dix premières semaines de 2020, mais les perspectives sont négatives pour le deuxième trimestre. Nous prévoyons que la demande se rétablira au troisième trimestre à mesure que les services alimentaires rouvriront. Il faudra des mois à l’industrie pour écouler les stocks de beurre, ce qui limitera les possibilités d’une hausse de revenus. 

Les mesures pour limiter la production soutiendront les prix. Nous prévoyons que le revenu moyen dans le P5 reculera de 0,91 $ l’hectolitre en 2020 par rapport à 2019 (tableau 1). Dans les provinces visées par la Mise en commun du lait de l’Ouest (MCLO), nous nous attendons à une baisse plus modérée de 0,11 $ l’hectolitre. 

Les prix des céréales devraient également être plus faibles en 2020 qu’ils ne l’étaient en 2019. Dans le P5, nous prévoyons que les coûts totaux des exploitations laitières diminueront de 0,44 $ l’hectolitre. En revanche, ils devraient augmenter de 0,62 $ l’hectolitre dans le MCLO. En net, les marges fléchiront en 2020 dans les deux régions.  

Tableau 1. Estimations des revenus et des coûts des exploitations laitières
    Revenus bruts ($/hl) Coûts totaux ($/hl)
P5 2018 75,48 80,11
2019 79,30 81,05
2020 (prévision) 78,39 80,61
WMP 2018 79,50 74,13
2019 81,27 75,92
2020 (prévision) 81,16 76,65

Sources : Les calculs réalisés par FAC sont fondés sur les estimations du coût de production de la Commission canadienne du lait, du gouvernement de l’Alberta, des données des Dairy Farmers of Ontario, de Statistique Canada et de l’USDA.

Il n’est pas facile de prévoir les prix dans les conditions actuelles du marché et, à elles seules, les marges n’offrent pas un tableau complet de la rentabilité des exploitations laitières. Les coûts liés aux fluctuations de la production sont difficiles à estimer. Les calculs pour les revenus bruts excluent la prime à la matière grasse butyrique et les pénalités pour production hors quota.

    La demande de produits laitiers a baissé, mais les prix de détail sont concurrentiels

  • Les mesures de confinement ont incité les consommateurs à faire des réserves, ce qui a provoqué une hausse soudaine de la demande en produits laitiers. La fermeture des services alimentaires a entraîné des changements importants dans les habitudes de consommation. Le panier de produits laitiers consommés à la maison diffère de celui consommé à l’extérieur. En particulier, la demande de crème a chuté. 
  • Les produits laitiers étaient bien positionnés par rapport aux autres protéines avant le début de la crise. L’épidémie de peste porcine africaine en Chine a provoqué des tensions inflationnistes sur les prix des protéines animales. De mars 2019 à mars 2020, les prix de produits laitiers au détail ont augmenté de 2,1 % comparativement à 6,8 % pour la viande de bœuf, 7,6 % pour la viande de porc, 9,6 % pour la viande de poulet et 4,0 % pour les œufs. Les fermetures temporaires d’établissements d’empaquetage de la viande exacerbent les tensions inflationnistes sur les prix de la viande. 

Des ajustements rapides à la production sont nécessaires en réponse à la diminution de la demande

  • L’industrie laitière a commencé l’année en bonne position en ce qui a trait aux stocks. Le ratio stocks-utilisation du beurre était élevé en 2018, mais il a commencé à diminuer au second semestre de 2019 (figure 1). La faible valeur du ratio stocks-utilisation en janvier indiquait qu’il était possible pour le secteur d’élargir la production avant la crise de COVID‑19 et qu’il y avait de bonnes raisons pour les producteurs laitiers d’entrevoir l’année 2020 avec optimisme.
  • Parvenir à un équilibre entre la consommation intérieure et la production est un exercice délicat, lequel est devenu encore plus difficile avec la COVID-19. Les offices de commercialisation des produits laitiers ont procédé à plusieurs ajustements de la production. Dans le P5, par exemple, les mesures suivantes ont été prises :
    • Troisième semaine de mars : en réponse à la hausse de la demande de lait, le P5 a annoncé une journée d’incitation rétroactive au 1er mars. 
    • Fin mars : après la fermeture de la plupart des services alimentaires, le P5 a annoncé une politique stricte qui interdisait la reprise des journées non produites accumulées.
    • Fin avril : Le P5 a annoncé une coupure de quota de production de 2 % qui est entrée en vigueur le 1er mai. 
  • Des ajustements à la production ont aussi momentanément obligé certains producteurs à jeter du lait et à donner d’importantes quantités de produits laitiers aux banques alimentaires. Nous prévoyons que la diminution de la demande en provenance des services alimentaires fera grimper le ratio stocks-utilisation de beurre à compter d’avril. 
Figure 1. Baisse des stocks mensuels de beurre par rapport à la disparition intérieure
Figure 1. Baisse des stocks mensuels de beurre par rapport à la disparition intérieure

Sources : Statistique Canada, tableau 32-10-0109.

Enjeux à surveiller pour le reste de l’année 2020

  • Quand les services alimentaires rouvriront-ils? La rentabilité pour le reste de l’année dépend de la rapidité avec laquelle l’économie pourra revenir à la normale. 
  • La faiblesse des prix mondiaux des produits laitiers pourrait entraîner une hausse des importations et maintenir la faiblesse des prix des produits laitiers au Canada.
  • L’Accord Canada–États-Unis–Mexique (ACEUM) entrera en vigueur le 1er juillet.

Sébastien Pouliot
Économiste agricole principal

Sébastien Pouliot est économiste agricole principal à Financement agricole Canada. Avant de se joindre à FAC en 2019, M. Pouliot était professeur agrégé d’économie à la Iowa State University. Il est aussi intervenu à titre d’expert dans le cadre de différends commerciaux à l’Organisation mondiale du commerce; il a notamment appuyé le Canada et le Mexique lorsque ces deux pays se sont opposés à la politique américaine d’étiquetage du pays d’origine (ÉPO) sur les produits de bœuf et de porc. M. Pouliot détient un doctorat en économie agricole et des ressources de la University of California, à Davis, et il a été rédacteur en chef de la Revue canadienne d’agroéconomie de 2016 à 2019.