Quand les producteurs américains décident d’inonder de soya les marchés

Analyse du marché

Aperçu

  • Maïs : les producteurs américains ont décidé de bouder un peu plus que prévu le maïs ce printemps
  • Soya : niveau record d’ensemencement prévu et sommet des stocks
  • Blé : les plus faibles superficies cultivées en blé aux États-Unis depuis 1919

Le vendredi 31 mars dernier, le USDA a présenté ses chiffres sur les intentions d’ensemencements américains et les niveaux des stocks américains de grains au 1er mars dernier.

Au moment où vous lirez ces lignes, déjà beaucoup d’encre aura coulé à ce sujet et les résultats auront été largement diffusés sur tous les réseaux sociaux et fils de presse. Mais, brièvement, voici ce qu’on retient :

Maïs

Les producteurs américains ont décidé de bouder un peu plus que prévu le maïs ce printemps, avec des ensemencements légèrement sous 90 millions d’acres par rapport à 94 millions d’acres l’an dernier. Ce chiffre correspond aux attentes les moins élevées qu’avaient les marchés. La dernière fois que les ensemencements de maïs avaient été aussi faibles remonte à 2010. Les stocks américains de maïs au 1er mars sont par contre estimés par le USDA à un niveau record de 8,616 milliards de boisseaux, comme quoi ce n’est certainement pas de maïs dont les consommateurs manqueront dans les prochains mois.

S’il est vrai que les perspectives de prix s’annoncent encore bien incertaines pour le marché du soya, celles du maïs et du blé se veulent de plus en plus prometteuses.

Soya

On parle de beaucoup de soya qui sera semé ce printemps aux États-Unis, un niveau record de 89,5 millions d’acres par rapport à 83,4 millions d’acres en 2016. C’est plus que ce qui était prévu. Dans la continuité des mauvaises nouvelles, les stocks de soya américain au 1er mars ont atteint un sommet depuis 2007 de 1,735 milliard de boisseaux, à nouveau plus que les prévisions des marchés.

Blé

Le USDA réitère que ce seront les plus faibles superficies cultivées en blé aux États-Unis depuis 1919 qu’ont l’intention de semer ce printemps les producteurs américains à 46,1 millions d’acres par rapport à 50,1 millions d’acres l’an dernier. Le résultat est conforme à la moyenne des prévisions qu’avaient les marchés; donc, pas de surprise du côté des ensemencements américains. Toutefois, à l’image du maïs, les stocks de blé américain au 1er mars restent très importants à 1,655 milliard de boisseaux, le plus haut niveau de stock de blé pour un 1er mars observé depuis 1988.

Le lancement officiel de la nouvelle année de récolte 2017-2018 est donc chose faite. D’un côté, le USDA réitère l’abondance de grains disponible d’ici les prochaines récoltes. De l’autre, nous avons maintenant sous la main les chiffres qui permettent de dresser un premier aperçu, bien que flou, de ce que pourrait être l’offre de grains au cours de la prochaine année aux États-Unis (2017-2018).

Bien que l’exercice soit lui-même très hypothétique considérant l’imprévisibilité de la météo au cours de la nouvelle saison qui s’amorce, nous pouvons à partir d’ici dresser un portrait rudimentaire de ce que pourrait être l’équilibre entre l’offre et la demande de grains en 2017-2018 aux États-Unis et, bien entendu, avoir ainsi un aperçu plus juste des perspectives de prix pour les prochains mois.

Toute chose étant égale à cette année du côté de la demande aux États-Unis, basée sur le rendement moyen des dernières années, voici ce qu’il faut retenir :

Maïs

Les stocks américains de maïs reculeraient légèrement à un niveau comparable à celui d’il y a deux ans, autour de 1,75 milliard de boisseaux. Là où le contexte se veut plus intéressant, c’est que la consommation de maïs a elle-même grimpé dans la dernière année, alors que le prix du maïs a atteint un creux inégalé depuis plusieurs années. Résultat, contrairement à il y a deux ans, le ratio stocks/consommation de maïs reculerait cette fois-ci à 12 % comparativement au sommet de l’an dernier de 16 %. Outre la période historique de 2010 à 2013 où les mauvaises récoltes américaines ont fait fondre les stocks de maïs américain, ce serait le plus faible ratio stocks/consommation depuis 2006. Si c’est le cas, il y a fort à parier qu’il sera alors beaucoup plus difficile pour le prix du maïs de reculer davantage dans les prochains mois.

Soya

Avec les intentions d’ensemencement records annoncés et malgré une bonne consommation de soya américain, les stocks de soya aux États-Unis pourraient grimper l’an prochain à un niveau record de tous les temps. On peut ainsi entrevoir une hausse du ratio stocks/consommation à un sommet avoisinant 15 %, un niveau inégalé depuis 2006-2007. Ce serait la deuxième année où ce ratio est en forte progression aux États-Unis, laissant entrevoir une période plus difficile pour le prix du soya, dont la valeur se sera relativement bien comportée dans les dernières années comparativement à celles du maïs et du blé.

Blé

Les producteurs américains ont mal digéré les faibles prix du blé des dernières années, et 2017 pourrait très bien leur faire regretter de ne pas en avoir semé davantage. Avec d’aussi faibles intentions d’ensemencements américains, les stocks de blé de l’an prochain aux États-Unis pourraient fondre de pratiquement la moitié du niveau de cette année. Reflétant bien cette éventualité, le ratio stocks/consommation reculerait brusquement de 50 % à 25 % l’an prochain, le deuxième pourcentage le plus faible des 10 dernières années. À partir d’ici, il y a fort à parier que les marchés seront très réactifs dans les prochains mois et que le prix du blé présente peu d’ouverture à la baisse.

S’il est vrai que les perspectives de prix s’annoncent encore bien incertaines pour le marché du soya, celles du maïs et du blé se veulent de plus en plus prometteuses. Les conditions météo permettront ou non dans les prochains mois d’assurer de bons rendements. À suivre...

Jean-Philippe Boucher agr., MBA, est consultant en mise en marché des grains, fondateur du site Grainwiz, de l’hebdomadaire des marchés agricoles (LFMA) et co-fondateur de la Tournée des Grandes Cultures du Québec. Il est également chroniqueur et blogueur pour le Bulletin des agriculteurs, formateur et conférencier. Pour le rejoindre : jpboucher@grainwiz.com.