Les Américains poussent-ils trop le bouchon dans le secteur du soja?

L’un des facteurs qui aura certainement beaucoup affecté le marché du soja dans les derniers mois est sans contredit les chiffres d’exportation de soja américain, qui ont déçu à répétition depuis l’automne dernier.

Le cumulatif des ventes à l’exportation de soja américain de l’année en cours (2017‑2018) affiche toujours un bon retard. Est-ce que les producteurs américains devraient continuer d’en produire davantage?

Au moment d’écrire ces lignes à la fin janvier, le cumulatif des ventes à l’exportation de soja américain de l’année commerciale en cours (2017‑2018) affiche toujours un retard de plus de 11 % par rapport à la normale pour atteindre la prévision d’exportation du Département de l’Agriculture des États‑Unis (USDA) de 58,79 millions de tonnes; le USDA prévoyant déjà une baisse annuelle des exportations américaines de -0,6 % après trois années d’exportations américaines record. 

Prévision d’exportation

Ainsi, à moins que le vent ne tourne au cours des prochaines semaines, notamment en raison des mauvaises conditions météo en Argentine ou encore de la faiblesse du dollar américain, il apparaît encore plausible d’envisager que le USDA soit de nouveau forcé de revoir à la baisse sa prévision d’exportation.

Faut‑il s’étonner de cette situation et s’en inquiéter?

Non, il n’y a rien d’étonnant à cette situation. En 2017, le Brésil a fracassé un nouveau record de production de soja de 114,1 millions de tonnes, pratiquement le double de ce qu’il produisait il y a à peine cinq ans. Et, comme les États‑Unis n’ont pas ralenti eux‑mêmes leur production de soja, avec pratiquement quatre récoltes successives à des niveaux record, nul besoin de dire que la concurrence sur les marchés mondiaux a monté d’un cran.

Appétit chinois

Vrai, avec pratiquement les deux tiers des importations mondiales de soja dévorés par la Chine, et un appétit chinois qui ne démord pas, les perspectives de demande et de consommation de fève restent dans l’ensemble très favorables. Par contre, sur le fond, la « guerre du soja » semble tranquillement prendre un nouveau visage, et pas nécessairement en faveur des États‑Unis.

Un coup d’œil aux différentes parts qu’accaparent les principaux pays exportateurs de soja illustre très bien cette situation. On constate très rapidement que les exportations américaines perdent sournoisement du terrain, et ce, depuis maintenant plusieurs années. Et qui prend les devants?

Bien entendu, surtout le Brésil qui détient aujourd’hui 44 % du marché de l’exportation de la fève de soja comparativement à seulement 29 % au début des années 2000. Pendant ce temps, les exportateurs américains qui détenaient 50 % du marché de l’exportation au début des années 2000 auront vu leur part réduite à 39 % cette année.

Concurrence

Trente-neuf pour cent d’un marché en croissance n’est certainement pas mauvais. Par contre, alors que la concurrence sur les marchés mondiaux s’intensifie, le fait que les exportations américaines perdent du terrain, mais surtout, qu’une part grandissante de la production américaine de soja soit destinée à l’exportation, ajoute une touche d’inquiétude supplémentaire à cette situation.

En effet, comme l’illustre très bien notre second graphique, on constate que plus les années passent, et plus une forte proportion de la production américaine de soja se veut destinée à l’exportation, celle-ci étant passée de 36 % au début des années 2000 à la moitié de la production américaine de soja aujourd’hui. Et comme dans cette foulée, une proportion très importante du soja produite au Brésil est également destinée au marché de l’exportation, nul besoin de dire que tranquillement, la fermeté de la concurrence sur les marchés mondiaux se fait de plus en plus sentir.

Cela semble d’ailleurs avoir été spécialement le cas dans la dernière année, où le Brésil aura accaparé 60 % des exportations à destination de la Chine; les États‑Unis, seulement 34,4 %.

En conclusion

Il y a donc matière à réflexion. Sachant que de nouveau cette année, les faveurs penchent pour une hausse des ensemencements en soja aux États‑Unis, les producteurs américains poussent‑ils trop le bouchon? Les exportateurs américains parviendront‑ils à reprendre les devants? L’enjeu est de taille, puisque force est d’admettre que depuis leurs creux atteints il y a cinq ans, les stocks américains de soja ne cessent de s’accumuler…


Jean‑Philippe Boucher agr., MBA, est consultant en mise en marché des grains, fondateur du site Grainwiz, de l’hebdomadaire des marchés agricoles (LFMA) et co‑fondateur de la Tournée des Grandes Cultures du Québec. Il est également chroniqueur et blogueur pour le Bulletin des agriculteurs, formateur et conférencier. Pour le joindre : jpboucher@grainwiz.com.