Pourquoi la recherche effrénée de l’équilibre à la ferme est catastrophique pour la santé mentale et comment s’arrêter


Êtes-vous à la hauteur?

Alors que nous tentons de concilier les différents rôles et responsabilités qui nous sont imposés par la culture, la société, et même l’industrie, il peut nous arriver un peu trop souvent de nous demander si nous sommes à la hauteur.

Les femmes ont tendance à se remettre en question, à s’interroger sérieusement sur ce qu’elles devraient être, sur l’apparence qu’elles devraient avoir, sur ce qu’elles devraient faire de leur temps, etc. Les femmes qui œuvrent dans l’industrie agricole ne font pas exception, à ceci près qu’elles subissent aussi la pression de se tailler une place dans une exploitation agricole.

Ou de déterminer si elles y ont même une place.

Bon nombre de femmes éprouvent de la difficulté à concilier leur travail à la ferme et leurs autres rôles. Agricultrice. Mère. Épouse. Sœur. Fille. Belle-fille. Amie. Chef de file au sein de la communauté. Employée. La liste des rôles qu’assument les femmes est infinie, et cela ne date sans doute pas d’hier. Cette lutte est aussi celle de nos conjoints, qui tentent de trouver un équilibre entre les pressions liées à la ferme et les obligations familiales. 

La vraie question, c’est de savoir si nous sommes à la hauteur. Suis-je à la hauteur? Est-ce que je devrais en faire plus? Est-ce que je mérite toutes les choses que je désire et dont j’ai besoin? Qui suis-je donc pour avoir tous ces désirs et ces besoins? Bien que ce soit inscrit dans la nature humaine de se poser des questions, là où le bât blesse, c’est lorsqu’on est incapable de répondre à ces questions de façon honnête et intègre ou pire, qu’on n’est pas capable d’y répondre du tout.

Et vous devez absolument y répondre, à moins de préférer rester dans le tourbillon de doute incessant qui rugit dans votre tête et qui peut faire basculer votre santé mentale du côté obscur.

Il existe bel et bien un moyen de faire cesser cette tornade mentale et de vous assurer que vous êtes à la hauteur (en passant, vous l’êtes, n’en doutez plus). Il suffit de modifier légèrement votre perspective et de déployer quelques petits efforts.

Cessez de croire que l’équilibre entre le travail et la vie personnelle existe. C’est faux.

Parlons un peu de culpabilité.

Vous connaissez ce sentiment. Ce poids qui semble toujours présent et qui vous rappelle que vous devriez être en train de faire autre chose qu’installer votre bambin dans son siège d’auto pour un long quart de travail dans la moissonneuse-batteuse avec vous. Ou cette hésitation, lorsque vous baissez les épaules de dépit en allumant à contrecœur la télévision et la laissez faire office de « gardienne » pour pouvoir mettre à jour la comptabilité de la ferme, faire vos travaux ménagers ou simplement cuisiner un repas sans interruption.

La conciliation travail-vie personnelle repose sur l’idée de consacrer autant de temps et d’efforts à tous les différents aspects de son travail et de sa vie personnelle.

Rien de trop stressant, n’est-ce pas?

Lorsqu’inévitablement on ne réussit pas à consacrer autant de temps et d’efforts à tous ses rôles et responsabilités, parce que c’est littéralement impossible, on finit par se sentir coupable et submergée.

Autrement dit, si on s’efforce constamment de réussir quelque chose qui n’existe pas, on se sent toujours coupable, en fin de compte, de ne pas réussir (parce que ça n’existe pas)! Pourquoi ne pas établir vos priorités selon vos valeurs et vous concentrer sur ce qui compte le plus pour vous, au lieu de vous démener pour faire tout ce qu’on vous demande?

Accepter le fait que l’équilibre entre le travail et la vie personnelle n’existe pas est le premier pas pour se débarrasser de la culpabilité. Partagez sur Twitter

Courtney Denard est productrice laitière, journaliste et ambassadrice de la santé mentale dans le Sud-Ouest de l’Ontario. Courtney, qui est très ouverte et active dans les médias sociaux, rejette l’idée de la conciliation travail-vie personnelle en adoptant une attitude réaliste face à l’agriculture et aux attentes des autres. 

« Je ne crois pas en l’équilibre entre le travail et la vie personnelle. Je pense que c’est impossible, surtout dans le domaine de la production laitière. Il faut toujours s’occuper des vaches ou travailler dans les champs. Il y a toujours quelque chose à réparer. Comment peut-on espérer concilier le travail et la vie personnelle dans ces conditions? »

Elaine Froese est coach familiale, planificatrice de la relève et conférencière en milieu agricole et son point de vue sur la culpabilité est un peu différent, quoique convaincant.

« Je refuse de me sentir coupable. Pourquoi les femmes choisissent-elles de se laisser ronger par la culpabilité? Le train de la culpabilité est en marche et il est plein à craquer. Les personnes qui épousent leur culpabilité se jugent et se critiquent. C’est une perte d’énergie. Il vaut mieux créer des solutions et gérer les attentes. Vous n’avez qu’aujourd’hui, alors quelle est votre priorité? Accomplissez ce que vous pouvez, puis allez vous coucher et reposez-vous bien afin de vous lever demain, prête pour une nouvelle journée. »

Soyez réaliste quant à ce que vous pouvez faire

Justement, parlons-en des attentes.

Il peut être très difficile de gérer ses propres attentes, en particulier si la pression de tout faire provient de tous les côtés à la fois. C’est normal d’éprouver parfois de la frustration, de la colère ou même du ressentiment vis-à-vis de cette pression. Mais si c’est ainsi que vous vous sentez en tout temps, il peut valoir la peine de faire un peu d’introspection afin de découvrir pourquoi.

« Je pense qu’il y a tellement de rivalité subconsciente entre les femmes que leur anxiété et leur impression d’être submergée découlent du fait de s’imposer une charge qu’elles savent impossible à supporter », soutient Elaine. « Arrêtez de vous comparer. Lâchez les médias sociaux, déterminez ce que vous voulez et entourez-vous de conseillers qui agiront dans votre intérêt supérieur. »

Sandi Knight est conjointe d’agriculteur, mère, auteure et photographe au Manitoba. Selon elle, le fait de vieillir est un excellent catalyseur de réalisme à propos de soi-même. 

« En vieillissant, il devient plus facile de se défaire de la culpabilité. Lorsque j’ai eu 50 ans, j’ai commencé à moins me soucier de ce que les autres pensaient. Mener plusieurs tâches de front n’a jamais été ma force, alors j’ai arrêté il y a longtemps. Je n’obéis pas à une liste de tâches. J’ai perdu des amis et des proches au fil des ans, alors si des occasions de se rassembler se présentent – qu’elles soient planifiées ou de dernière minute – je m’arrête et je trouve le temps. »

Les attentes traditionnelles envers chaque sexe existent dans le milieu agricole et, bien qu’il n’y ait rien de mal à adhérer à ces attentes, il n’y a rien de mal non plus à ne pas y adhérer. Chaque ferme est différente et chaque rôle à jouer dans chaque ferme est également différent, et c’est parfait ainsi. L’essentiel, c’est d’être fidèle à vous-même en décidant de ce que vous voulez et de la façon dont vous voulez participer au fonctionnement de la ferme. 

« Lorsque j’ai emménagé à la ferme, je ne voulais pas devenir automatiquement le stéréotype de l’épouse d’agriculteur qui cuisine et apporte les repas au tracteur », explique Courtney. « Je ne fais pas ça, parce que je n’en ai pas envie. Il y avait beaucoup d’attentes envers moi de la part de la communauté agricole des environs lorsque je suis arrivée ici. Ce n’était rien de nécessairement négatif, mais on s’attendait à ce que je joue les rôles d’épouse et de mère. Sauf que moi, je vivais très bien en union libre! Maintenant que nous sommes mariés et que nous avons une fille, je ne retournerais pas en arrière. Mais c’est peut-être ce que la communauté agricole voulait que je sois, une épouse et une mère. »

Elaine voudrait savoir où est le livre de règlements qui décrit toutes ces attentes envers les femmes qui vivent sur une ferme.

« J’aime bien demander où tout ça est écrit. Où est-ce écrit que la femme doit tenir un jardin? Où est-ce écrit que seuls les hommes peuvent conduire un tracteur? Une femme doit pouvoir énoncer ses besoins et ses désirs. Chaque jour, à son réveil, on peut choisir comment vivre sa vie. Exprimer ses besoins et comment ceux-ci évoluent est l’une des choses les plus importantes qu’une femme puisse faire pour elle-même. Commencez vos phrases par, “je pense/je crois”, “j’ai l’impression que”, “j’ai besoin de” et “je veux”. Dites à votre conjoint : “Je pense qu’il est temps que nous fassions une sortie seuls tous les deux” et “Je veux que notre mariage reste fort”. Ces énoncés vous permettent d’exprimer vos besoins et de gérer vos responsabilités et vos attentes. »

Considérez les soins personnels comme une nécessité, et non de l’égoïsme 

Prenez-vous du temps pour vous chaque jour?

Rares sont celles qui peuvent répondre par l’affirmative à cette question, surtout si elles essaient d’atteindre un équilibre non existant et qu’elles ont des attentes irréalistes.

Beaucoup d’entre nous ont grandi avec l’idée que nous devions absolument nous tenir occupées, que même si nous étions malades ou fatiguées, il fallait continuer jusqu’à ce que le travail soit terminé, peu importe le temps nécessaire. Autrement dit, plus grand était le sacrifice, meilleure était la récompense.

Mais sérieusement, quelle est la récompense pour une semaine de travail de 90 heures? À part le manque de sommeil (et dans quel univers bizarre est-ce une récompense?).

Contrairement à l’idée parfois véhiculée, prendre soin de soi ne relève pas de l’oisiveté ou du narcissisme.

Contrairement à l’idée parfois véhiculée, prendre soin de soi ne relève pas de l’oisiveté ou du narcissisme. Bien entendu, bon nombre de gens estiment que les soins personnels dignes de ce nom n’équivalent à rien de moins qu’une fin de semaine de luxe dans un établissement thermal. Mais simplement se reposer suffisamment, manger divers aliments qu’on aime ou pratiquer des activités agréables, tout cela constitue des soins personnels au même titre que passer une heure dans un bain moussant.

« La photographie est un des exutoires créatifs que je préfère », affirme Sandi. « Elle permet de s’ancrer dans le moment présent et de voir la beauté de chaque jour. Écrire m’aide aussi, que ce soit de la création littéraire, de l’écriture sur des sujets qui me passionnent ou la rédaction d’articles d’opinion. Tous les soirs, je note cinq choses pour lesquelles je suis reconnaissante, et aussi cinq choses pour lesquelles je serai reconnaissante le lendemain. Cette activité peut avoir un effet incroyablement positif sur l’état d’esprit – même les jours les plus difficiles. »

Courtney choisit quant à elle diverses tactiques de soins personnels qui l’aident à gérer ses rôles et ses attentes. « Je consulte une thérapeute quand j’en ai les moyens. Je fais du yoga une fois par semaine; je trouve que le yoga m’aide parce qu’il me permet de m’évader et de ne pas penser à tous les facteurs de stress de ma vie pendant une bonne heure et demie. Et ma chienne – oh, ma chienne! Elle est si joyeuse et ne demande qu’à se blottir contre moi. Je n’ai pas de mots pour décrire toute l’importance qu’elle a pour moi et combien elle m’aide. »

Créer son propre régime de soins est une décision aussi personnelle que choisir ce qu’on veut manger au restaurant. Chaque personne verra différemment les soins personnels et ce qu’ils signifient pour elle. Vous pouvez faire ce que vous voulez, pourvu que ça ne perpétue pas votre stress. Commencez par quelque chose de simple qui vous tient à cœur et développez à partir de là.

Prenez conscience que la santé mentale l’emporte sur tout. Sérieusement. 

Dès notre plus jeune âge, on nous enseigne l’importance capitale du bien-être physique. Nous apprenons à nous brosser les dents, à nous nourrir, à nous habiller chaudement par temps froid et à aller voir le médecin lorsque nous sentons que quelque chose ne tourne pas rond dans notre corps. Personne ne cille devant ces activités, car elles sont considérées comme des comportements normaux chez les humains.

Vous est-il déjà arrivé, pendant ces 12 heures passées seule dans un tracteur ou pendant ce trajet de 45 minutes qui vous menait en ville pour aller récupérer vos enfants à l’école en pleine tempête ou même en regardant un champ de blé détruit par la grêle, de vous sentir écrasée sous le poids de la solitude? Ou de l’échec? Ou de la culpabilité?

Dans sa conférence TED, le psychologue Guy Winch explique que nous subissons des blessures mentales comme la solitude, le rejet ou l’échec encore plus souvent que nous subissons des blessures physiques. Nous disposons de moyens scientifiquement éprouvés de surmonter ces blessures et de les empêcher de s’aggraver, mais nous ne les utilisons pas. En fait, nous négligeons souvent ce qu’il appelle notre hygiène émotionnelle.

Graduellement des solutions, comme prendre soin de soi, raconter ses difficultés à une amie ou consulter une thérapeute, deviennent de plus en plus prisées et perçues comme étant nécessaires pour cultiver la résilience dans toutes les sphères de la vie. Pourtant, les préjugés entourant les problèmes de santé mentale perdurent. 

Des organismes comme la fondation Do More Agriculture contribuent à éliminer les obstacles en offrant aux milieux agricoles des ressources et des renseignements qui, en plus d’indiquer aux gens où aller pour obtenir de l’aide, leur expliquent également quoi faire pour abattre les préjugés relatifs à la santé mentale.

Comme l’a dit Mahatma Gandhi, vous devez être le changement que vous voulez voir dans le monde. Cela signifie que vous devez prendre conscience de l’importance de votre santé mentale et commencer à prendre soin de votre esprit, comme vous prenez soin de votre corps – sans honte, ni culpabilité, ni doute.

« Je crois qu’il est important de prendre soin de soi, que l’on soit un homme ou une femme », soutient Sandi. « Si nous ne prenons pas soin de nous, nos relations en souffrent et nous ne sommes pas en mesure de travailler correctement, de faire du bénévolat ou de nous occuper des personnes qui ont besoin de notre aide. Prendre soin de soi n’est pas de l’égoïsme. C’est ce qui nous aide à donner un meilleur rendement dans tous les aspects de notre vie. Trouvez ce qui fonctionne pour vous et sachez que ça peut changer au fil du temps. »

En tant qu’ardente ambassadrice de la santé mentale en milieu agricole, Courtney comprend qu’il peut être difficile de s’occuper de sa santé mentale, mais que cela vaut absolument la peine de le faire. 

« Avouer à tout le monde que mon mari et moi avions vécu des problèmes d’infertilité et des fausses-couches était tellement effrayant; je me sentais vulnérable et mise à nu. Mais c’était aussi libérateur et nous avons reçu beaucoup de soutien. Je me suis dit que si je pouvais parler de ça, je pouvais parler de problèmes de santé mentale, et aussi de tout ce qui se passe à la ferme. Alors j’ai commencé à en parler. Plusieurs choses se sont enchaînées ensuite, comme une invitation du ministre de l’Agriculture à discuter de santé mentale et de suicide chez les agriculteurs. Des gens ont commencé à m’approcher et à me remercier de parler de ces sujets, car ils se sentent moins seuls avec leurs propres difficultés. Alors maintenant, j’en parle. Je suis fière de vivre ouvertement avec mes problèmes de santé mentale. »

N’oubliez jamais : faites ce qui vous convient.

Personne n’a le temps de se sentir encore plus submergé. Lorsqu’il est question de votre santé mentale et de la gestion des rôles que vous assumez dans la vie, faites ce qui fonctionne pour vous. Partagez sur Twitter

Consulter une thérapeute quand elle le peut fonctionne pour Courtney, mais vous n’êtes peut-être pas encore prête pour ça. Et c’est très bien.

Faire le plein de sommeil peut être une excellente solution pour Elaine qui est grand-mère et dont les enfants sont adultes. Par contre, quand on a un bébé de six mois et un bambin qui ne dorment pas la nuit, faire le plein de sommeil veut dire faire la sieste en même temps que les enfants.

Et c’est très bien aussi.

Pour créer un changement durable, il faut adopter des habitudes durables. Chaque personne qui lira ces lignes aura une façon différente d’opérer le changement qu’elle veut voir en elle-même. Si vous abolissez l’idée de l’équilibre entre le travail et la vie personnelle, que vous gérez vos attentes, que vous placez les soins personnels au sommet de votre liste de priorités et que vous prenez soin de votre santé mentale, le tourbillon qui fait rage dans votre esprit se calmera. Une fois que vos besoins seront comblés et que votre perspective aura changé, vous n’aurez plus à vous démener et à vous demander si vous êtes à la hauteur, car vous saurez déjà que vous l’êtes.

Si vous cherchez d’autres ressources en santé mentale afin de prendre soin de vous-même et de votre famille, visitez le www.fcc.ca/mieux-etre


Jess Campbell est une conteuse de renom. Elle raconte parfois ses propres histoires, mais elle aide surtout les autres à raconter leurs histoires de la meilleure façon possible, et ce, depuis bon nombre d’années.

Lorsqu’elle ne travaille pas avec ses clients, Jess multiplie les rôles : conjointe d’Andrew, mère d’une fille douce et d’un garçon fougueux, partenaire de Fresh Air Media et de Bellson Farms, aspirante auteure, excellente pâtissière (demandez à son beau-père), amatrice de ukulele, yogi inflexible, porte-parole inspirée pour la santé mentale, fervente lectrice de tous les livres, coureuse semi-engagée, fan absolue des Raptors de Toronto, et franche admiratrice de Harry Potter/J.K. Rowling.