Comment freiner la carence en phosphore qui se dessine

phosphore

Aperçu

  • Le phosphore est essentiel pour de nombreuses fonctions cruciales des plantes
  • Il existe des ressources pour vous aider à surveiller le degré d'absorption des éléments nutritifs pour l'ensemble des cultures
  • Le phosphore est généralement épandu au moment de l'ensemencement ou en bandes à proximité des rangées

Le phosphore est essentiel pour de nombreuses fonctions cruciales des plantes, mais souvent il n’est pas épandu en quantité suffisante, ce qui entraîne, dans de nombreux cas, une carence en phosphore dans le sol. Cet appauvrissement est si marqué que l’éminent scientifique Rigas Karamanos présente souvent le phosphore comme le « macronutriment oublié ».

Fort d’une longue carrière dans les secteurs privé et public, M. Karamanos est actuellement agronome principal de l’entreprise Koch Agronomic Services (en anglais) de Calgary. En termes simples, il affirme que les cultures dans de nombreux champs à l’échelle du pays ont besoin de plus de phosphore que la quantité fournie au moyen des épandages d’engrais. Le fossé se creuse encore plus au cours des années où les rendements sont élevés.

L’épuisement des niveaux de phosphore dans le sol est comme un budget déficitaire : plus il s’étale sur une longue période, plus il est difficile de retrouver l’équilibre.

Même si l’Ontario compte certaines régions à forte intensité d’élevage où les teneurs en phosphore sont excessives, Tom Bruulsema, directeur du programme de phosphore au International Plant Nutrition Institute (IPNI) de Guelph, indique qu’on observe plus souvent une diminution des teneurs dans les terres agricoles où l’on produit du maïs, du soja et du blé.

Pour surveiller le degré d’absorption des éléments nutritifs pour l’ensemble des cultures, l’IPNI a conçu une application mobile pratique pour iPhone et iPad appelée le Calculateur des exportations en éléments nutritifs (en anglais). Vous n’avez qu’à saisir la culture et le rendement, et l’application vous indique quelle quantité de chaque élément nutritif a été absorbée par la culture.

Pourquoi est-ce une préoccupation?

L’épandage d’azote a augmenté considérablement au fil des ans, tandis que l’utilisation de phosphore est restée à peu près inchangée.

Un apport d’azote peut entraîner une hausse immédiate et marquée du rendement si d’autres facteurs ne sont pas limitatifs. Alors qu’une augmentation de la teneur en phosphore, au-delà de la dose de démarrage qui est habituellement épandue au moment de l’ensemencement, n’entraînera peut-être pas une telle hausse du rendement au cours de l’année d’épandage.

Toutefois, au fil du temps, le sol s’appauvrira de plus en plus en phosphore si les taux d’absorption par les cultures dépassent constamment la quantité qui est épandue.

Des études montrent que des teneurs réduites en phosphore peuvent faire diminuer le potentiel de rendement des cultures et qu’on ne peut pallier entièrement cette carence en effectuant un seul épandage d’engrais.

Facteurs en cause

Au Manitoba, l’épuisement du phosphore dans le sol est une tendance qui inquiète les scientifiques en science du sol. Nous vous invitons à consulter un document d’information récemment publié (en anglais seulement) à ce sujet par les auteurs suivants : John Heard (ministère de l’Agriculture, de l’Alimentation et du Développement rural du Manitoba), Cindy Grant (Agriculture et Agroalimentaire Canada) et Don Flaten (Université du Manitoba).

Ce document fait état que de nombreux plans de culture accordent maintenant plus de place au canola, au soja et au maïs, cultures qui absorbent plus de phosphore que les cultures céréalières.

Court ou long terme?

M. Heard, Mme Grant et M. Flaten abordent la question de la suffisance par rapport à la durabilité grâce à une analyse fondée sur le Manuel sur la fertilité du sol de l’Ontario.

Selon une méthode axée sur la suffisance à court terme, le coût du phosphore est épongé par la hausse de rendement obtenue durant la campagne en cours, et l’effet résiduel de l’engrais n’a pas de valeur économique. Cette méthode est principalement associée au mode d’occupation à court terme, comme la location annuelle de terre. Elle est aussi préconisée lorsque les prix des cultures sont bas par rapport aux prix du phosphore, ou si la terre présente des facteurs limitant le rendement, à part la fertilité.

Pour ce qui est de la durabilité à long terme, on reconnaît que l’élément nutritif épandu a un effet résiduel sur les cultures subséquentes. Cette méthode est adaptée au mode d’occupation à long terme et aux cultures à haut rendement et à fort rapport économique, car les teneurs du sol en phosphore tendent à se stabiliser à moyen terme plutôt qu’à diminuer pour atteindre des niveaux faibles.

Méthode d’épandage

Le phosphore est relativement immobile dans le sol, et les végétaux au stade de germination ont besoin d’en absorber une grande quantité au début de la saison de croissance. C’est pourquoi cet élément nutritif est habituellement épandu au moment de l’ensemencement ou épandu en bandes à proximité des rangées de semis. L’espacement entre les rangs, le type de culture et d’autres facteurs déterminent la quantité qui peut être épandue sans danger au moment de l’ensemencement ou à proximité des semences.

Rigas Karamanos suggère aux producteurs des Prairies d’utiliser un calculateur mis au point par l’Université de l’État du Dakota du Sud qui peut orienter la prise de décisions éclairées concernant l’épandage localisé dans les rangées de semis.

Don Flaten fait valoir que si l’on n’épand pas le phosphore directement avec les semences, l’épandage en bandes est une meilleure stratégie que l’épandage à la volée. En particulier à l’automne, le phosphore épandu sur la surface du sol risque d’être emporté par ruissellement, ce qui peut entraîner des problèmes environnementaux en aval.

M. Flaten est préoccupé par ces semoirs qui ne sont pas équipés d’un dispositif permettant l’application de phosphore au moment de l’ensemencement ou par épandage en bandes. Il souligne toutefois que ces semoirs peuvent être modernisés.

En Ontario, la pratique consistant à épandre dès l’ensemencement un engrais sec dans une bande à une profondeur de 5 centimètres et à une distance de 5 centimètres sur le côté a cédé la place à l’épandage d’une petite quantité d’engrais de démarrage ou « pop-up » sous forme liquide suivant l’ensemencement, et ce, pour des raisons pratiques et de capacité. En conséquence, moins de phosphore est épandu au moment de l’ensemencement, et les épandages sont principalement effectués à la volée, ce qui n’est pas la meilleure méthode pour optimiser les avantages de cet élément nutritif.

Beaucoup de producteurs de soja n’épandent pas de phosphore sur leurs cultures de soja. Et même si un nombre croissant d’agriculteurs de l’Ontario utilisent des semoirs pneumatiques pour le blé, ce qui leur permet d’épandre de l’engrais en même temps qu’ils sèment, bon nombre utilisent encore des semoirs fermés qui n’étendent pas d’engrais.

« La tendance en Ontario est à l’utilisation de gros semoirs qui n’épandent pas d’engrais sec, à un accroissement de l’épandage à la volée, mais au travail réduit du sol. Il en résulte une concentration accrue de phosphore dans la couche superficielle du sol, où le phosphore est plus sujet au ruissellement », explique M. Bruulsema.

Le défi du phosphore en Ontario est double : il s’agit de maintenir des concentrations favorables à la productivité du sol tout en réduisant le ruissellement vers les sources d’eau dans le bassin des Grands Lacs. D’importantes proliférations d’algues dans le lac Érié en 2011 et en 2013 ont suscité une attention renouvelée à l’importance de surveiller la quantité de phosphore qui aboutit dans les cours d’eau en provenance des terres agricoles.

Ce qu’il faut retenir

La carence en phosphore est un problème que nous ignorons à nos risques et périls. En effet, les rendements diminueront au fur et à mesure que la teneur du sol en phosphore deviendra un facteur limitant.

Comme le dit John Heard, l’engrais phosphaté n’est qu’un des nombreux éléments de la solution. Votre équipement, votre rotation des cultures, vos méthodes de labour et même votre mode d’occupation du sol font tous partie de l’équation. « L’épuisement des niveaux de phosphore dans le sol est comme un budget déficitaire  : plus il s’étale sur une longue période, plus il est difficile de retrouver l’équilibre », conclut M. Bruulsema.

D'après un article de l'AgriSuccès (mars/avril 2016) de Kevin Hursh (@KevinHursh1) et Peter Gredig (@agwag).