Les cultures canadiennes font la course aux acres

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Aperçu

  • Le canola est maintenant la plus grande culture en importance au Canada occupant plus d'acres et affichant une plus grande valeur que toute autre céréale ou tout autre oléagineux
  • Le soja a gagné beaucoup de terrain dans l'Ouest canadien notamment au Manitoba où il est la troisième culture en importance
  • Le Canada compte maintenant pour environ 35 % des échanges commerciaux internationaux de légumineuses

Autrefois qualifié de culture « cendrillon », le canola est maintenant la plus grande culture en importance au Canada. Il occupe plus d’acres et affiche une plus grande valeur que toute autre céréale ou que tout autre oléagineux. Comment le canola a-t-il surpassé le blé dans un pays qui se targuait autrefois d’être le grenier du monde?

De nombreux facteurs interviennent dans le choix des cultures à semer, notamment l’adaptation de ces dernières à la région et aux pratiques agricoles, ainsi que leur intégration dans la rotation. Mais par-dessus tout, le choix des cultures par les agriculteurs repose sur la rentabilité et les considérations économiques.

Et ces dernières sont liées à la demande.

Si les cultures principales et les superficies cultivées n’ont pas changé de manière importante, les gains de productivité réalisés au cours des 10 dernières années ont été considérables.

Une révolution agricole

Les colons ont afflué vers les Prairies canadiennes au début des années 1900, séduits par la perspective d’acquérir gratuitement des terrains et par une politique de colonisation conçue pour répondre aux besoins en blé de la Grande-Bretagne. Roi des cultures pendant des décennies, le blé demeure aujourd’hui une culture de premier plan.

Qui aurait cru, au début des années 1970 (époque où des scientifiques canadiens ont mis au point le canola à partir du colza), que cette nouvelle culture finirait par surpasser le blé et entraînerait une révolution en agriculture dans l’Ouest canadien?

La superficie de canola récoltée a dépassé 10 millions d’acres pour la première fois en 1993. Sont ensuite apparus les variétés génétiquement modifiées et résistantes aux herbicides, puis les hybrides et le canola destiné à la production d’huiles de spécialité. Au cours des cinq dernières années, environ 20 millions d’acres ont été récoltés.

Le rendement moyen a dépassé 30 boisseaux l’acre pour la première fois en 2005. Aujourd’hui, les rendements moyens oscillent habituellement entre 35 et 40 boisseaux l’acre, et le Conseil canadien du canola (CCC) vise un ambitieux rendement moyen de 52 boisseaux l’acre d’ici 2025.

Le canola est demande partout dans le monde

La demande mondiale de graines de canola est vigoureuse, et le canola est concurrentiel par rapport au soja. L’industrie nationale de la trituration, qui est dynamique et en pleine croissance, contribue à la vigueur des prix et à la stabilité de la demande. Le site Web du CCC fait état de 14 grandes usines de trituration du canola au Canada, dont deux en Ontario et une au Québec.

Près de la moitié du canola canadien est broyée ici même, et la plus grande partie de l’huile et du tourteau qui en découlent est expédiée aux États-Unis.

Brian Innes, vice-président des relations avec le gouvernement du CCC, souligne que la production de biodiésel est aussi devenue une activité importante, citant un rapport récent du département de lAgriculture des États-Unis (USDA) (en anglais seulenment) selon lequel la production devrait atteindre 400 millions de litres en 2016 et 550 millions de litres en 2017.

« La matière première principale qui est utilisée dans la production de biodiésel au Canada est l’huile de canola, mentionne M. Innes, et la plus grosse usine de biodiésel est l’usine ADM (en anglais seulement) de Lloydminster, en Alberta. »

Le canola peut-il demeurer en tête?

Tout comme le canola a détrôné le blé, d’autres aspirants au titre sont susceptibles de ravir des acres au canola au cours des prochaines années. À son tour, le canola pourrait bien céder la place aux légumineuses.

Le Canada compte maintenant pour environ 35 % des échanges commerciaux  internationaux de légumineuses et est le premier exportateur de pois et de lentilles au monde. En 2015, le Canada a exporté 6 millions de tonnes de légumineuses évaluées à plus de 4,2 milliards de dollars.

Capables de fixer leur propre azote, les légumineuses sont des championnes de la durabilité, et les consommateurs nord-américains sont en train de découvrir leurs propriétés nutritionnelles; de ce fait, ils en consomment de plus en plus. Toutefois, la demande importante de l’Inde et de la Chine est la raison principale expliquant la hausse marquée de la production canadienne.

Qu’en est-il du soja et du maïs?

Le soja, qui est depuis longtemps une culture incontournable de l’Ontario, a gagné beaucoup de terrain dans l’Ouest canadien, en particulier au Manitoba. Grâce à des variétés qui nécessitent moins de degrés-jours de croissance et qui viennent à maturité plus rapidement, la superficie consacrée au soja au Manitoba a explosé et atteint aujourd’hui 1,6 million d’acres, ce qui en fait la troisième culture en importance dans cette province, après le canola et le blé.

Les grandes entreprises de semences font le pari que la superficie consacrée au soja dans l’Ouest canadien augmentera de plusieurs millions d'acres. Elles croient aussi que le maïs gagnera des millions d’acres, faisant valoir que lorsqu’on pourra compter sur de nouvelles variétés à rendement élevé et nécessitant moins de degrés-jours de croissance, le maïs deviendra plus lucratif que d’autres cultures.

C’est ce qui s’est passé dans d’autres régions, dont le Dakota du Nord, mais Chuck Penner, analyste de marchés de longue date du cabinet Leftfield Commodity Research (en anglais seulement), n’est pas convaincu que cela sera le cas ici.

« Tous les groupements de producteurs spécialisés croient qu’ils remporteront la course aux acres », souligne M. Penner. Selon lui, la production massive de maïs et de soja à l’échelle mondiale explique la faiblesse fréquente des prix. Les producteurs canadiens voudront-ils entrer en concurrence sur ces marchés de grand volume, ou opteront-ils pour des cultures plus spécialisées et de plus grande valeur?

En 1990, souligne M. Penner, un tiers de la superficie de l’Ouest canadien demeurait en jachère chaque année. Comme la jachère d’été a presque été abandonnée, il n’y a pas de terres en réserve qui peuvent être mises en production. Ainsi, si la superficie consacrée à une culture augmente, la superficie consacrée à une autre culture doit forcément diminuer.

Mêmes cultures, marchés différents dans les provinces du centre du pays

Le climat et les terres propices dans les régions productives de l’Ontario et du Québec se traduisent par une grande diversité de cultures. Ginseng, pois de transformation, maïs sucré, fruits tendres, vignes, haricots secs pour consommation humaine : les possibilités sont vastes. Et même s’il y a de nombreux exemples de cultures créneaux et de cultures en petite surface qui connaissent du succès, les trois grandes cultures des provinces centrales demeurent le maïs, le soja et le blé.

En Ontario, ces trois cultures couvrent de 5 à 6 millions d’acres, et de nombreux producteurs s’en tiennent à une rotation maïs-soja-blé dans la mesure du possible. De 2005 à 2015, la superficie consacrée au maïs en Ontario s’est située entre 1,5 million et un peu plus de 2 millions d’acres, celle consacrée au soja, entre un peu plus de 2 millions et un peu plus de 3 millions d’acres et celle consacrée au blé, beaucoup plus incertaine, entre 600 000 acres et plus de 1,2 million d’acres.

Au Québec, le blé est un facteur moins important parce que le marché fourrager soutient une demande en maïs et en soja. La superficie consacrée au maïs varie de 872 000 à 1,1 million d’acres, et la superficie consacrée au soja, de 657 000 à 852 000 acres.

Ces superficies sont petites comparativement à celles des provinces de l’Ouest et semblent insignifiantes en regard du nombre d’acres ensemencés l’an dernier aux États-Unis (plus de 90 millions pour le maïs et au-dessus de 80 millions pour le soja).

Si la superficie de blé diminue et que les superficies de maïs ou de soja augmentent, cela s’explique habituellement par des conditions humides à l’automne qui empêchent les producteurs de semer le blé d’hiver à temps, souligne Todd Austin, directeur du marketing de l’association Grain Farmers of Ontario (en anglais seulement). « Les superficies consacrées aux grandes cultures tendent à demeurer assez stables », fait-il observer.

Si les cultures principales et les superficies cultivées n’ont pas changé de manière importante, les gains de productivité réalisés  au cours des 10 dernières années ont été considérables. Il n’y a pas si longtemps, des rendements par acre de 200 boisseaux dans le cas du maïs, de plus de 50 boisseaux dans le cas du soja, et de 100 boisseaux dans le cas du blé tendre rouge d’hiver, auraient été des rendements records pour de nombreux producteurs. Aujourd’hui, ce sont des objectifs de rendement raisonnables, et beaucoup de producteurs visent bien plus que cela.

Quelle est la destination de l’excédent de production?

La diversité de la demande est indispensable pour les producteurs. « Dans le cas du maïs, en l’absence de l’industrie de l’éthanol et d’autres utilisateurs industriels comme les fabricants d’édulcorant à base de maïs, nous serions aux prises avec un énorme excédent », dit M. Austin.

Dans le cas du soja, jusqu’à un tiers de la production de l’est provient des systèmes de production à identité préservée (IP). Ces variétés de soja non modifiées génétiquement sont produites à forfait pour la fabrication de produits comme le lait de soja et le tofu,  et rapportent une prime qui varie d’année en année.

« Nos producteurs sont réputés pour le soin avec lequel ils séparent les variétés IP des variétés destinées à la trituration et s’efforcent de satisfaire aux normes élevées des utilisateurs finaux », fait valoir M. Austin. Les États-Unis et l’Amérique du Sud dominent le marché du soja, et la Chine achète jusqu’à deux tiers de la production mondiale.

La demande de blé de l’est se répartit à peu près également entre les meuneries nationales, les marchés canadiens de l’alimentation animale et des semences et les meuneries des États-Unis. « Nous sommes une région qui produit un petit volume de blé, mais nous cherchons toujours à élargir nos marchés à mesure que les barrières commerciales tombent », ajoute M. Austin.

Marchés des produits de base ou marchés spécialisés?

Parmi les facteurs dont les céréaliculteurs devront continuer à tenir compte à court terme, on trouve la demande du secteur de l’éthanol,  et ce, afin de satisfaire aux exigences du gouvernement fédéral concernant la teneur en éthanol dans l’essence. « Il est difficile de formuler des prévisions à long terme sur les marchés énergétiques parce qu’ils sont moins déterminés par l’offre et la demande que par les politiques gouvernementales », dit M. Austin.  Il indique aussi qu’un taux de change favorable devrait continuer à soutenir les prix au comptant locaux et à stimuler les exportations.

À long terme, M. Austin prévoit que la demande potentielle de maïs, de soja et de blé de l’est proviendra de moins en moins du marché des produits de base et sera plus étroitement liée à la fabrication de produits spécialisés ou d’ingrédients.

« Le soja IP est un bon exemple de valeur ajoutée qui transcende les prix des produits de base; nous pourrions faire de même pour toutes les cultures. Il semble que les entreprises de transformation des aliments tiennent compte des exigences des consommateurs relatives à la salubrité accrue des aliments, aux avantages perçus pour la santé et l’environnement, et aux pratiques de production durable. Les producteurs canadiens devraient se préparer en conséquence. »

Les débouchés créés par la production d’éthanol, les utilisations industrielles et les cultures IP se traduisent par un accroissement marqué de l’entreposage à la ferme, ce qui permet aux participants de participer à la « livraison juste à temps » qui caractérise ces marchés. Cette capacité d’entreposage leur donne aussi la capacité de participer aux systèmes de production spécialisée.

Enfin, les nouvelles techniques de modification génétique sont très prometteuses et pourraient donner lieu à des caractères de production qui présenteront des avantages pour les consommateurs de produits alimentaires. Il reste à voir dans quelle mesure ou à quel rythme cette technologie aura une incidence sur la production de maïs, de soja et de blé dans les provinces du Centre du Canada, mais il est possible que nous assistions à l’arrivée de variétés très différentes de ces cultures au cours des prochaines années.

D'après un article de l'Agrisuccès (numéro spécial de 2017) de Kevin Hursh (@KevinHursh1) et Peter Gredig (@Agwag)