Agriculture nigériane : l'évolution de la tradition

L'équipe de l'Économie agricole est heureuse d'accueillir Manfred Okorobia dans ses rangs.  Manfred effectue un stage de travail de quatre mois dans le cadre de ses études en administration des affaires et en économie, à l'Université de Regina. L'intégration de l'agriculture à grande échelle à l'économie des pays en développement comporte de nombreux avantages. Toutefois, comme l'expose ce billet de blogue, cette intégration comporte un coût important.


J'ai grandi à Port Harcourt, une ville située sur la côte ouest du Nigeria. Comptant une population de 182 millions d'habitants, le Nigeria continue de croître plus rapidement que la plupart des pays dans le monde. En 2016‑2017, la croissance économique de ce pays d'Afrique dépassera probablement 4 % par année, et ce, en dépit de la baisse des prix, attribuable en grande partie au pétrole et à l'agriculture.

Situé dans le golfe de Guinée, le Nigeria est riche en terres arables et en rivières. Son secteur agricole diversifié produit du manioc, du sorgho, du maïs et de nombreux légumes dans l'Est. Les nomades Haoussas élèvent des bovins au Nord. L'aquaculture est essentiellement une entreprise du Sud, grâce à l’abondance de rivières et de lacs que l'on y trouve, tandis que dans l'Ouest, on se concentre sur le poisson, le maïs et le manioc. Au Nigeria comme au Canada, une agriculture riche et diversifiée ne représente pas juste un travail pour de nombreuses personnes, mais bien un mode de vie.

La production d'aliments n'est pas le seul aspect qui soit propre aux régions. La consommation d'aliments différents est aussi très localisée. De nombreuses activités sociales et culturelles importantes pour les populations locales sont centrées sur les aliments produits localement. La plus grande célébration des Igbos est la fête de la nouvelle igname. À Ikuru, mon village situé au sud du Nigeria, la principale célébration est le festival du maïs.

Les célébrations proprement dites sont importantes pour assurer la pérennité familiale et culturelle. Dans un pays de plus en plus urbanisé, de nombreux Nigérians travaillent et vivent dans des villes densément peuplées, mais ils se rendent fréquemment dans les petits villages situés en périphérie. Nos maisons familiales se trouvent dans ces villages. Les habitudes alimentaires varient entre les villes et les villages, et de ce fait, les visites au village sont une façon de garder notre culture vivante. Je reviens souvent à la maison, en particulier lors des vacances familiales et des cérémonies religieuses. Ces célébrations ne sont pas uniquement axées sur la nourriture que nous consommons. Ces aliments rapprochent les gens.

L'agriculture nigériane évolue

Il y a des décennies, l'agriculture du Nigeria était dominée par l'agriculture de subsistance. Maintenant, on retrouve une combinaison d'agriculture de subsistance et d'agriculture de petite envergure, qui reposent toutes deux sur l'alimentation traditionnelle et qui sont tributaires de sources d'aliments produits localement. Plus de 90 % de tous les animaux (vaches, chèvres, porcs et volailles) sont destinés à la consommation domestique.

Or, l'agriculture nigériane est sous-développée. Avec seulement 42 % des terres arables exploitées (site en anglais seulement), le pays est loin de réaliser son plein potentiel. La plupart des agriculteurs n'ont pas les moyens d'acheter de la machinerie ou de construire des systèmes d'entreposage adéquats. En outre, la majorité d'entre eux ne possèdent pas les connaissances élémentaires pour utiliser l'équipement ou appliquer de l'engrais. Il y a peu d'infrastructures, de technologie et d'innovation.

Des pays comme le Brésil et la Chine investissent dans l'agriculture subsaharienne avec des bananeraies et d'autres projets d’importance. Ce sont des investissements que bon nombre de personnes considèrent comme essentiels au développement de l'ensemble de l'agriculture et à la croissance économique de l'Afrique.

Une telle agriculture intensive et de grande envergure peut apporter beaucoup au Nigeria. Les Nigérians urbains consomment maintenant des aliments transformés et importés. La demande de produits agroalimentaires plus diversifiés et à plus forte valeur ajoutée est appelée à croître à mesure que la population et les revenus des ménages augmentent. Avec un accroissement de l'éducation, du revenu disponible et de l’urbanité, plus de gens bénéficieront des avantages de la vie occidentale.

Cette période de transition a cependant un coût. Il n'y a plus autant de personnes qui sortent de la ville afin d'assister aux activités sociales et aux célébrations religieuses qui se déroulent dans leurs villages familiaux. L'alimentation traditionnelle, ainsi que les repas axés sur la famille qui font partie de la vie villageoise, cède de plus en plus la place aux repas urbains composés d'aliments importés ou produits à grande échelle, qui sont consommés sans la compagnie de la famille ou des amis. Les coutumes associées aux repas traditionnels dans les maisons ancestrales représentent des liens fondamentaux, qui unissent les familles aux communautés et qui rapprochent les générations. Je suis favorable à la modernisation de l'agriculture nigériane, mais j'espère qu'un équilibre s'établira afin que les liens sur lesquels je compte pour maintenir mon sentiment d'appartenance à la famille et à la communauté puissent durer. L'agriculture de subsistance ne peut guère faire progresser l'économie du Nigeria. Cependant, j'espère que l'adoption de l'agriculture à grande échelle ne remplacera pas les façons de faire locales, mais qu'elle viendra plutôt s'y ajouter.


Manfred Okorobia, étudiant stagiaire, équipe de l'Économie agricole